L’Espagne a déjà connu des campagnes électorales particulièrement tendues. Mais à l’approche des élections législatives du 29 novembre, la confrontation entre les partis atteint une intensité rarement observée depuis le retour de la démocratie. Entre accusations de fraude, tensions internationales et crise du logement, Pedro Sánchez et ses adversaires se livrent une bataille politique sans merci.
L’histoire politique espagnole ne manque pas de précédents. En 2004, José Luis Rodríguez Zapatero avait remporté les élections générales contre toute attente, trois jours après les attentats islamistes du 11 mars à Madrid, qui avaient fait 193 morts.
Le gouvernement conservateur de José María Aznar avait d’abord privilégié la piste de l’organisation séparatiste basque ETA, alors que des éléments orientaient progressivement l’enquête vers le terrorisme djihadiste. Sa communication, jugée trompeuse par une partie de l’opinion, avait provoqué une profonde crise de confiance. Dans un pays déjà divisé par la participation espagnole à la guerre en Irak, la victoire du socialiste Zapatero avait ouvert une période de fortes tensions politiques.
De Zapatero à Sánchez, une polarisation grandissante
L’arrivée de Zapatero au pouvoir inaugura ce que la vie politique espagnole a retenu comme une période de « grande crispation ». Sa légitimité fut contestée par une partie de la droite, qui considérait que les circonstances exceptionnelles des attentats avaient faussé le résultat électoral. Vingt-deux ans plus tard, Pedro Sánchez se retrouve au centre d’une confrontation au moins aussi intense, dans un paysage politique profondément transformé.
Les deux dirigeants socialistes partagent une volonté de rupture avec certains héritages historiques et politiques. Zapatero avait notamment engagé une politique de mémoire historique destinée à reconnaître les victimes du franquisme et à retirer certains symboles de la dictature. Sánchez est allé plus loin sur le plan symbolique en faisant exhumer, en 2019, la dépouille de Francisco Franco de son mausolée du Valle de los Caídos.

La question basque constitue un autre point de comparaison. Zapatero avait engagé un processus de dialogue avec ETA, avant que l’organisation ne mette définitivement fin à son activité armée sous le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy. Sánchez, de son côté, s’est appuyé à plusieurs reprises sur le soutien parlementaire d’EH Bildu, formation indépendantiste basque issue d’une tradition politique controversée en raison de ses liens historiques avec la gauche abertzale, dont une partie avait soutenu ETA.
Ces choix ont alimenté de vives critiques dans les rangs de la droite. Mais la confrontation actuelle dépasse désormais les seules questions mémorielles ou territoriales.
Une campagne marquée par la méfiance et les accusations
Le contexte international contribue à durcir les échanges. Le retour en force du trumpisme, la guerre au Proche-Orient, les tensions migratoires et la progression des formations nationalistes en Europe nourrissent une polarisation qui dépasse largement les frontières espagnoles.
Dans ce climat, la droite radicale espagnole, Vox, a fait du soupçon de fraude électorale l’un de ses arguments politiques, notamment en mettant en cause la fiabilité du vote par correspondance. Des accusations pour lesquelles aucune preuve de fraude organisée n’a été apportée. Cette rhétorique rappelle celle employée aux États-Unis par Donald Trump et ses soutiens.
De son côté, Pedro Sánchez a choisi de placer la confrontation idéologique au cœur de son discours. Le Premier ministre présente régulièrement la progression des droites nationalistes comme une menace pour les valeurs démocratiques européennes, se positionnant parmi les dirigeants qui leur opposent la résistance la plus affirmée. Une stratégie qui lui permet de mobiliser son électorat progressiste, mais qui contribue également à accentuer les divisions entre les deux grands blocs politiques.
Sur la scène internationale, ses prises de position sur le conflit israélo-palestinien illustrent cette ligne. Sánchez a notamment employé le terme de génocide pour dénoncer l’offensive israélienne à Gaza, suscitant de fortes réactions de la part du gouvernement israélien et de ses soutiens l’accusant d’antisémitisme.
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Si cette position rencontre un écho favorable dans une partie de la gauche espagnole, elle fait également l’objet de critiques concernant la portée de certaines formulations et le risque d’amalgames dans un débat déjà particulièrement sensible. Il convient toutefois de distinguer la critique de la politique du gouvernement israélien des discours antisémites.
La crise migratoire de Ceuta a elle aussi pris une dimension géopolitique. Après l’arrivée massive de migrants en juillet dernier, les autorités espagnoles ont évoqué de possibles opérations de désinformation et ingérences étrangères, notamment liées à des réseaux proches de puissances hostiles à Madrid. La responsabilité exacte des différents acteurs reste cependant à établir. L’éventuelle instrumentalisation politique et numérique de la crise ne constitue pas, à elle seule, une preuve de l’organisation des arrivées de migrants par ces acteurs.
Le logement, nouveau champ de bataille électoral
Mais c’est probablement sur le terrain intérieur que la campagne se joue avec le plus d’intensité. La crise du logement est devenue l’une des premières préoccupations des Espagnols. La hausse des loyers, les difficultés d’accès à la propriété et les expulsions alimentent une colère sociale particulièrement visible dans les grandes villes.
Le cas de Maricarmen, cette femme de 87 ans menacée de perdre son logement à Madrid après une multiplication par cinq de son loyer, a cristallisé cette indignation. Pedro Sánchez s’est saisi de cette affaire pour défendre de nouvelles mesures de protection des locataires et dénoncer les pratiques spéculatives de certains grands propriétaires immobiliers. La dissolution du Parlement, décidée après le rejet de plusieurs initiatives gouvernementales, notamment dans le domaine du logement, a placé cette question au centre des élections anticipées du 29 novembre.

Pour l’opposition, le gouvernement cherche à transformer un drame individuel en levier électoral, alors que les socialistes sont au pouvoir depuis 2018 et que les difficultés d’accès au logement n’ont cessé de s’aggraver. Le reproche n’est pas sans fondement politique : malgré les lois adoptées et les dispositifs annoncés ces dernières années, la situation immobilière reste extrêmement difficile pour une grande partie de la population. Mais l’exécutif défend une autre lecture. Selon lui, la crise résulte de déséquilibres anciens, d’un manque de logements abordables et de résistances politiques qui ont freiné plusieurs réformes.
La décision de convoquer des élections peut ainsi être interprétée à la fois comme une tentative de sortir d’une impasse parlementaire et comme un pari stratégique destiné à reprendre l’initiative politique.
Pedro Sánchez peut-il encore renverser la situation ?
Souvent annoncé politiquement affaibli, Pedro Sánchez a déjà démontré sa capacité à déjouer les pronostics et à rebondir dans des situations difficiles. En faisant du logement et de la défense des valeurs progressistes les principaux axes de sa campagne, le dirigeant socialiste cherche à remobiliser une partie de l’électorat de gauche et à replacer ses adversaires face à leurs propres contradictions. Les sondages, réalisés aprés l’annonce de la dissolution, ne bougent pas d’un iota et continuent de prédire une victoire haut la main des droites avec plus de 200 députés sur 350.
La campagne promet donc d’être particulièrement disputée. D’un côté, une droite qui dénonce le bilan de huit années de gouvernement socialiste. De l’autre, un Premier ministre qui entend transformer le scrutin en choix de société entre deux modèles politiques. En Espagne, l’adage selon lequel on n’est jamais mort en politique conserve toute sa pertinence. Pedro Sánchez compte manifestement le vérifier une nouvelle fois.



