Russe installé à Barcelone depuis 15 ans, Sergey Safronov a lancé les Impulse Awards pour mettre en lumière les talents venus de l’étranger. Les lauréats de la 3e édition seront dévoilés le 11 juin.
Sergey Safronov a quitté la Russie alors que débutaient les premières grandes contestations contre le régime de Vladimir Poutine, avant l’annexion de la Crimée. Il dirigeait alors dans son pays un important projet éducatif et médiatique destiné aux enseignants, combinant réseau social professionnel et plateforme d’information. Il a vendu son entreprise pour repartir de zéro en Espagne puis créé depuis Barcelone Impulse, média consacrée à l’actualité économique et au monde des affaires, avant de finalement lancer les Impulse Awards en 2024. Rencontre.
Comment est née l’idée d’Impulse Awards ?
C’est après le début de la guerre en Ukraine. Beaucoup de russophones sont arrivés à Barcelone, venant de Russie et d’Ukraine, et la communauté a soudainement beaucoup changé, autant en quantité qu’en qualité. Beaucoup d’entrepreneurs, de personnes créatives, sont arrivés. Des gens qui ne voulaient plus soutenir ce qui se passait ou ne voulaient plus vivre dans leur pays.
Pour les personnes qui vivaient déjà depuis longtemps à Barcelone, comme moi, c’était une grande opportunité de les rencontrer. Mais ces nouveaux arrivants avaient aussi besoin d’aide pour s’orienter : comprendre ce qu’on peut faire ici, avec qui, comment fonctionne la bureaucratie espagnole, les impôts, etc. Il y a énormément de choses qu’il faut recommencer à zéro.
Recommence-t-on vraiment de zéro quand on change de pays ?
Oui, dans un sens, tu dois recommencer ta vie à zéro pour redevenir “quelqu’un” dans la société. Dans leur pays d’origine, la plupart avaient déjà une position assez élevée dans leur secteur ou leur entreprise. Ici, même si tu as de l’argent ou des économies, cela ne résout pas tout. Les relations humaines, les contacts, la culture sont essentiels. C’est ainsi qu’est né le concept du prix : soutenir des personnes et des projets dans leur passage de zéro à un.

Au début, nous nous adressions surtout à la communauté russophone, car il y avait énormément de monde. Mais dès la deuxième édition, nous avons compris qu’il était très important pour tous les immigrés de ne pas rester enfermés dans une bulle. Nous avons donc ouvert le projet à des fondateurs venus d’autres pays.
Combien de pays sont aujourd’hui représentés parmi les candidats ?
Pour cette 3e édition, nous avons des candidats de 27 différents, dont Co’laab qui a été créé par des Français. La majorité des projets viennent de Barcelone, mais il y en a aussi un à Valence et un à Madrid. Nous avons actuellement soixante-cinq. Je pense que c’est un très bon résultat.
Au départ, nous pensions organiser le prix de manière très professionnelle, avec des catégories par secteur : médias, restaurants, sport, etc. Cette année, nous avons changé les catégories pour mettre davantage en avant l’impact humain et communautaire : fondatrices femmes, entreprises familiales, projets à impact, projets créatifs, etc.
Pourquoi ce changement ?
Pour les fondateurs, l’important n’est pas seulement d’être le meilleur ou le plus compétitif dans son secteur. Nous cherchons avant tout des histoires inspirantes. L’idée est de soutenir le développement des personnes, pas seulement d’analyser un projet pour investir dedans. Il s’agit surtout de donner envie à d’autres de ne pas avoir peur de recommencer leur vie.
Au départ, le prix était très orienté business et économie. Petit à petit, nous l’avons ouvert à des projets plus créatifs et sociaux. Parce que la réussite pour un immigré ne passe pas uniquement par un grand business. Cela peut aussi être une association ou un projet solidaire.
Beaucoup de projets aujourd’hui sont hybrides. Par exemple Co’laab, c’est à la fois un café, une boutique, une communauté, un lieu culturel avec des concerts… Ce genre de format multifonctionnel représente très bien l’esprit actuel.
Quand on arrive dans un nouveau pays, on cherche encore son modèle. On expérimente, on mélange plusieurs idées. Tous les migrants, moi compris, sont encore dans cette recherche. Ce n’est pas la fin du chemin. On essaie de comprendre où l’on peut être le plus utile, le plus performant, le plus intéressant pour son public. Et c’est aussi un apprentissage immense pour chacun d’entre nous.
Vous vous définissez comme “migrant”. D’autres préfèrent dire “expats”.
Oui, c’est intéressant. On présente le projet comme un prix annuel pour les expats et les immigrés. Certaines personnes préfèrent se définir comme immigrées, d’autres comme expats. Le mot “expat” paraît plus moderne, plus élégant, presque plus chic. “Migrants”, c’est plus politique, plus social.
Mais chaque mot a son histoire. Au départ, “expat” désignait surtout des personnes venant de pays riches et travaillant pour de grandes entreprises internationales. Aujourd’hui, le sens a évolué. Le mot “migrant”, lui, reste souvent associé à la guerre ou aux difficultés. Or notre projet est positif. Il parle de vie, pas de mort. Quand tu vis dans un autre pays, tu dois survivre, bien sûr, mais aussi apprendre à profiter de la vie. Donc chacun choisit le mot qui lui correspond. Nous n’imposons rien.
Pourquoi est-ce important de mettre en lumière les projets étrangers à Barcelone ?
Parce qu’entre étrangers, quel que soit le pays, il y a énormément de points communs. Nous rencontrons souvent les mêmes problèmes. Je vois aussi beaucoup d’anglophones qui restent enfermés dans leur bulle. Comme l’anglais est une langue internationale, ils ne ressentent pas toujours le besoin d’apprendre l’espagnol ou le catalan. Cela limite leur intégration, leurs échanges culturels et même parfois leur vie personnelle.

Les locaux expliquent souvent qu’ils hésitent à créer des liens profonds avec des étrangers parce qu’ils ne savent pas combien de temps ils vont rester ici. Les Catalans et les Espagnols privilégient les relations durables. Ils attendent de voir si la personne fait un effort d’intégration : apprendre la langue, comprendre la culture…
Comment imaginez-vous faire évoluer les Impulse Awards ?
Les entrepreneurs sont des moteurs. Notre projet fonctionne pareil : on donne une petite impulsion à des personnes, elles grandissent et transmettent ensuite cette énergie à d’autres. Pour le moment, nous ne pouvons pas encore offrir d’argent aux gagnants, mais nous espérons qu’à terme la marque pourra créer un fonds d’aide pour financer des projets.
Nous réfléchissons aussi à développer des activités éducatives. Toute ma carrière a été liée à l’éducation. Chaque histoire entrepreneuriale est une leçon.
Le partage d’expérience entre participants est extrêmement précieux. Voir comment fonctionne le marketing dans un autre secteur, comprendre d’autres approches… cela casse les bulles et enrichit tout le monde.
Aujourd’hui, après cette troisième édition, nous réfléchissons à la suite. Au départ, c’était un projet bénévole, très humain. Maintenant, nous nous demandons quel rôle plus important nous pouvons jouer pour cette communauté internationale. Quand des communautés de différents pays commencent à se rejoindre autour du projet, pour moi c’est le signe que nous sommes sur la bonne voie.
Qu’avez-vous appris personnellement des Impulse Awards ? Qu’en retenez-vous ?
Déjà, j’ai rencontré ma femme grâce à la première édition (rires). Mais surtout, je suis quelqu’un de très anxieux. Depuis l’enfance, j’ai une peur permanente au fond de moi. Et pour être entrepreneur, il faut être courageux. Quand tu lances un projet, il y a toujours une petite voix qui te dit : “Tu n’y arriveras pas. Ce n’est pas possible.”
Voir ce prix grandir et devenir un vrai projet important, c’est quelque chose que je n’aurais jamais imaginé possible. Pour moi, cela a été un entraînement au courage. Une leçon pour rester fidèle à ses valeurs et s’ouvrir davantage aux autres.
Cela m’a aussi permis de créer énormément d’amitiés et de liens humains. Aujourd’hui, j’ai des amis, une femme, une équipe très professionnelle. Et je pense maintenant que nous pouvons aussi valoriser toutes nos compétences ensemble.
Pour toutes les personnes qui hésitent à se lancer, je dis toujours : commencez maintenant. N’attendez plus.




