Trois heures de pause déjeuner, des magasins fermés le dimanche et des horaires qui semblent avoir été décidés par quelqu’un qui ne travaille jamais : faire ses courses en Espagne relève parfois du parcours du combattant.
Mais derrière cette organisation qui rend les étrangers chèvres se cache une autre conception du temps, du travail et de la vie sociale.

Le déjeuner, cet ennemi juré de l’étranger qui voulait juste faire ses courses
Il est 14h17. Vous décidez de profiter de l’heure du déjeuner pour enfin faire ce double de clef ou cette photocopie qui n’aurait dû prendre que quelques petites minutes. Sur la porte de la quincaillerie, un écriteau : Cerrado de 14h00 a 17h00. Vous rentrez bredouille. Et retentez à 18h00, pour trouver une queue de trois kilomètres. Dans les grandes villes, le phénomène dépend évidemment du quartier et du type de magasin : les grandes enseignes et les supermarchés ouvrent généralement en continu, tandis que certains petits commerces ferment encore plusieurs heures à la mi-journée.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’une règle nationale gravée dans le marbre, mais d’une mosaïque de pratiques qui transforme parfois une course banale en expédition logistique. Tandis que les communes de taille modeste se transforment en ville fantôme pendant l’après-midi. Et, pour qui débarque de France, où l’on peut aller dans un magasin l’après-midi sans devoir consulter un astrologue, le décalage est parfois brutal.
Cette pause s’inscrit dans une organisation du quotidien où le déjeuner occupe traditionnellement une place importante. Dans les commerces indépendants, fermer quelques heures permet de rentrer chez soi, partager un repas en famille, voir piquer un petit somme, même si, tout le monde ne dort évidemment pas après le déjeuner.
Car au pays des étés qui durent de juin à octobre, les températures peuvent rendre les heures centrales de la journée particulièrement pénibles, surtout pour celles et ceux qui travaillent dans des locaux non climatisés ou doivent se déplacer à pied.

Été, siesta et farniente
Dans la plupart des quartiers non touristiques d’Espagne, entre le 1er juillet et le 31 août, trouver un commerce de proximité ouvert relève de la chasse au trésor. La pharmacie ? Fermée. Le fromager ? Parti en vacances. La boulangère ? Aussi. On pourrait croire que tout le quartier a décidé de quitter simultanément la ville, laissant derrière lui quelques volets baissés et des habitants condamnés à vivre de conserves jusqu’à la rentrée.
Tous les commerces ne ferment pas pendant deux mois, et les grandes enseignes continuent d’assurer le service. Mais lorsqu’on habite un quartier où l’on compte sur les commerçants pour acheter ses produits frais, la fermeture simultanée de plusieurs adresses finit par se faire sentir. Le problème n’est pas tant que le poissonnier prenne des vacances. Après tout cette il a le droit de voir la mer autrement qu’à travers les yeux d’une dorade. Mais plutôt de constater que la moitié des solutions de repli semble avoir disparu en même temps que lui. Tourisme de masse, chaleur étouffante, quartiers vidés de leurs habitants…Il faut bien avoué que l’été sur la péninsule n’est pas exactement une invitation à l’hyperactivité.
Les trois commandements du consommateur
Face à ce système, les habitants ont développé des réflexes que les nouveaux arrivants acquièrent généralement après plusieurs portes closes. Premier commandement : vérifier les horaires avant de partir. Deuxième commandement : ne jamais supposer qu’un commerce ouvert le matin le sera forcément à 15h00, surtout le vendredi après-midi. Troisième commandement : se méfier des horaires affichés en ligne, qui ne sont pas toujours actualisés, notamment pour les petites boutiques indépendantes.
Il existe pourtant une logique derrière ce qui ressemble, au premier abord, à une vaste opération de sabotage anti consumériste. Les horaires commerciaux ne sont pas seulement conçus pour répondre aux besoins des clients : ils dépendent aussi des conditions de travail, des habitudes locales, de la fréquentation et de la rentabilité. Maintenir une boutique ouverte pendant les heures creuses n’est pas forcément intéressant pour un petit commerçant. Reste que, pour les personnes qui travaillent toute la journée, cette organisation peut devenir une véritable contrainte. Les courses, qui devraient être une formalité, se transforment en véritable exercice d’anticipation.
Finalement, le plus grand changement pour les nouveaux arrivants n’est peut-être pas de devoir dîner plus tard ou de s’habituer à déjeuner à 14h00. C’est de comprendre qu’en Espagne, la disponibilité d’un commerce ne se présume pas : elle se vérifie. Et qu’ici, pour acheter une simple ampoule un mardi après-midi, mieux vaut être stratège.


