En ce 26 avril 2026, le massacre de Guernica fête son tristement célèbre anniversaire. Le jour où cette petite ville, abritant l’Arbre de Gernika, symbole séculaire des libertés, de l’identité et de l’autonomie basques, deviendra à tout jamais synonyme d’horreur et de violence.
Le 26 avril 1937, jour de marché, des avions allemands et italiens, alliés aux troupes franquistes, larguent sur les civils, en fin d’après-midi, des bombes explosives puis incendiaires. Le feu prend, les habitants fuient, reviennent, fuient encore. Les rues se transforment en pièges. Les maisons, en fours.
Le bombardement ne fait pas seulement des centaines de morts et de blessés – en plus d’effacer la vieille ville de la carte – il marque une rupture dans la manière de faire la guerre. Il ne s’agit pas d’un affrontement entre deux armées mais bien de la mise en place d’une stratégie visant à terroriser les civils et à annihiler une culture.
Guernica n’est pas une bavure mais bien un prototype. Cet assaut préfigure notamment le lundi noir où la Luftwaffe déversera des centaines de tonnes de bombes sur la capitale polonaise pour tuer entre 10 000 et 25 000 personnes et la bataille d’Angleterre, qui fera plus de 40 000 morts parmi les civils.
Le « tapis de bombe » devient une pièce à part entière de l’arsenal de terreur nazi aux côtés de la déportation et de l’extermination des Juifs, des peuples Tsiganes et de tout groupe jugé inférieur comme les homosexuels, les handicapés et les opposants politiques.
Ce qui frappe, dans les témoignages des survivants, ce n’est pas seulement la violence, mais la répétition. Les avions reviennent, inlassablement, pour viser ceux et celles qui tentent de s’échapper.
Guernica après les bombardements.
Peindre l’indicible : l’histoire d’un cri en noir et blanc
Quelques semaines plus tard, à Paris, Pablo Picasso reçoit la commande d’une œuvre pour le pavillon espagnol de l’Exposition universelle. L’artiste hésite, cherche un sujet. Puis la nouvelle de Guernica arrive. Et avec elle, une évidence. En à peine un mois, il peint Guernica. Le tableau est colossal et mesure environ 3,50 mètres de hauteur sur 8 mètres de largeur.
Pas de perspective, ni de protagonistes identifiables. À la place : une explosion figée. Des corps disloqués, des membres arrachés, une mère hurlant, son enfant mort dans les bras, un cheval éventré, un taureau impassible. La lumière ne vient pas du soleil, mais d’une ampoule nue, suspendue au-dessus du chaos.
Picasso choisit le noir et blanc. Certains y voient une référence aux photographies de presse, d’autres une manière d’ôter toute séduction à la couleur. Ce qui est sûr, c’est que le tableau refuse le spectaculaire. Il ne montre pas les bombes mais les champs de ruines et la vie éclatée qu’elles laissent derrière. Guernica n’est pas une illustration du bombardement mais sa traduction émotionnelle : un cri silencieux qui dirait l’indicible.
Très vite, l’œuvre devient un symbole. Elle voyage, est reproduite, commentée, brandie. Pendant des décennies, elle incarne l’idée dérangeante que la modernité n’a pas seulement apporté le progrès, mais aussi a perfectionné la destruction.
Du ciel à l’écran : la guerre à distance
Presque un siècle plus tard, la guerre et ses représentations n’ont jamais été aussi présentes. Ce qui aurait dû être une mise en garde, sonne aujourd’hui comme un funeste présage, un témoin du basculement des stratégies de combat. D’ailleurs en 2023, des étudiants basques avaient peint une reproduction grandeur nature du tableau aux couleurs de la Palestine. Et plus de 3000 personnes s’étaient réunies pour former une mosaïque géante du drapeau au son des sirènes qui avaient résonné 90 ans auparavant quelques minutes avant le début du bombardement.
Satellites, drones, vidéos amateurs : impossibles d’échapper à la réalité des peuples Palestiniens, Libanais, Iraniens et Ukrainiens qui documentent en temps réel leur quotidien sous les bombes. Armés de leurs téléphones, ils ne font pas le poids face aux drones contrôlés dans des bunkers à distance.
On parle de frappe chirurgicale quand des milliers de personnes meurent en allant à l’école, à l’hôpital, à l’université, quand l’arbitraire fait loi. On assiste, médusés, à la destruction systématique de la vie humaine. En quelques heures des villes entières deviennent des tas de gravats, des familles sont démembrées, et ayant à peine de temps de prendre la mesure de leurs pertes, on les enjoint à se « déplacer » comme du bétail dans un espace délimité par des barbelés et des soldats. Une cible grandeur nature sur laquelle on tire à nouveau, visant des civils, piégés, affamés et endeuillés.
Guernica, en ce sens, n’appartient pas seulement au passé. Le tableau agit comme un miroir déformant : il ne reflète pas fidèlement notre époque, mais il en révèle une structure profonde. Celle d’une violence, qui se technicise, déshumanise, et s’éloigne pour se montrer toujours plus meurtrière.
« Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec des cerveaux-machines et des cœurs-machines. Vous n’êtes pas des machines ! Vous n’êtes pas des esclaves ! Vous êtes des hommes, des hommes avec tout l’amour du monde dans le cœur. » disait Chaplin dans le discours de clôture du dictateur.







