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[REPORTAGE] En Catalogne, la prostitution low-cost attire les jeunes Français

À deux pas de la frontière, la Junquera est devenue l’eldorado des maisons closes. La Catalogne est la région d’Espagne la plus touchée par la pratique des relations tarifées. Chaque week-end, de plus en plus de Français prennent la route pour un tourisme sexuel. Enquête sur ce phénomène de société. 

« Aller à la Junquera, c’était comme un passage obligé». Julien, à peine majeur, connaît déjà l’univers de la prostitution. À l’époque, il traîne en bande, cinq garçons du même âge. Après une séance de cinéma d’un blockbuster américain où le personnage principal était un habitué des Sex Shops, l’idée est lancée : « venez on va à la Junq’ ». Pris dans une ambiance de provocation et d’euphorie, les compères se lancent dans un voyage Paris–Catalogne pour les vacances. Direction: le Dallas, célèbre maison close de la commune catalane.

La Junquera honore sa réputation. Ville frontalière espagnole, à 7 kilomètres du Perthus, elle est le temple de la prostitution low-cost. Au total, 3000 habitants, plus de 400 commerces, 50 restaurants mais surtout le plus grand club de prostitution d’Europe.

« Je me souviens que dans la voiture on écoutait le rappeur Lacrim. Dans ses chansons il y a beaucoup de références aux bordels, on se disait que nous aussi on allait connaître ça ! » nous explique le jeune homme. Impatients mais de moins en moins à l’aise à l’approche de la destination finale, les amis se mettent à boire « pour se donner du courage ». « On avait des copains qui étaient déjà venus, ils n’arrêtaient pas d’en parler » continue-t-il. Animé par l’envie de lui aussi raconter son expérience le lendemain, le Parisien ne recule pas.

Sur la route, les hypermarchés, parkings à camions s’accumulent. Les néons des dizaines de “prostibulos” et sex-shops éclairent les voyageurs nocturnes. Les décors érotico-kitschs donnent le ton.  “On ne voit que ça, tu sais où tu mets les pieds” se remémore le jeune homme. Une fois arrivé, Julien est étonné. Sur le parking, de nombreuses plaques d’immatriculation françaises. Des Perpignanais, Lyonnais, Marseillais, Toulousains, tous sont venus terminer leur soirée dans les bras de professionnelles. La mairie de la Junquera l’a récemment annoncé : plus de 90% des clients sont des Français. Souvent des jeunes qui n’hésitent pas à faire de la route et repartir une fois leur affaire terminée.

Le Paradise est la plus grande maison close d’Europe avec 2700 mètres carrés et 80 chambres

Pour Caroline Gourdier, psychologue à Barcelone, ce phénomène s’explique par un certain goût de l’interdit : « le fait que cela soit illégal en France attire, tout ce qui est interdit est plus tentant. C’est la règle de la psychologie inversée ». En effet, la France est entourée de pays qui tolèrent les prostibules. La proximité entre l’hexagone et l’Espagne est donc une des premières raisons de ce tourisme sexuel. De plus, selon plusieurs sociologues le sens de la fête espagnole n’obéit pas aux mêmes codes moraux qu’en France. « C’est du tourisme ‘‘fêtard’’ pour cette tranche d’âge et le sexe en fait partie » ajoute Caroline Gourdier.

À l’entrée, l’ambiance est loin des discothèques françaises : « Tout le monde passe. Pas de videurs qui te recalent, ça change ! » s’étonne Julien. C’est une fois à l’intérieur que tout devient plus glauque. Lentement, le piège se referme. Le paradis annoncé deviendra vite enfer pour le Français.

Génération tout et tout de suite

L’accès à la prostitution est vu pour un jeune client comme un exercice. « Cela permet de s’entrainer pour des pré-adultes moins sûrs d’eux. C’est une manière de prendre confiance mais aussi d’avoir plus de conquêtes à leur actif » nous apprend la psychologue.

Beaucoup de sexologues s’accordent à dire qu’il y a dans cette situation une forme d’apprentissage sexuel. On découvre le corps de la femme sans aucune conséquence sentimentale. Le problème se glisse souvent ici. Les relations amoureuses de la nouvelle génération ont changé. Face à cette société de consommation où l’immédiateté règne, les codes ne sont plus les mêmes. La psychologue Caroline Gourdier approfondit : « avec les applications de rencontre, on a tout ce qu’on veut tout de suite. Mais les relations restent superficielles. Nous ne rentrons plus dans l’émotionnel, tout se fait en surface. » Résultat : les jeunes hommes ne savent plus dialoguer et prendre leur temps avec les femmes. Mais Julien en est-il conscient ? “Moi, si j’ai accepté de suivre mes potes c’est parce que ma copine venait de me larguer” argumente t-il.

La prostitution est un moyen pour eux de passer outre ce déficit émotionnel. Ils passent à l’acte par satisfaction psychologique plus que sexuelle sans ressentir aucun problème d’éthique. Julien l’avoue, à aucun moment il ne s’est senti honteux ou coupable. « Le service payant annule la culpabilité. Ils se disent : c’est un service, il n’y a pas de sentiments, si je la paie, elle me doit quelque chose, c’est un échange d’intérêt » poursuit la psychologue.

A la Jonquera, les prostituées essaient toujours de faire monter la note

Dans ce milieu parfois trop idéalisé pour une partie de la jeunesse masculine, l’argent ramène vite à la réalité. L’aspect pécuniaire a une place centrale. Il est moteur pour les deux protagonistes : la prostituée mais aussi le client. Selon Fernando Botana, thérapeute à Madrid, payer pour un rapport sexuel fait surgir un sentiment puissant d’auto-estime de soi. L’homme se sent valorisé aux côtés d’une fille à son service. La femme devient un produit.

«  Elle te parle d’argent dans l’oreille et te demande des sommes astronomiques » se rappelle Julien. Le jeune homme aura dépensé 150 euros cette nuit-là. C’est trois fois plus que son budget de départ. Une expérience qui lui laissera donc un goût amer.

Le piège de l’addiction

Le thérapeute Fernando Botana a longtemps soigné les problèmes d’addiction. Il révèle que 30 à 40% de ses patients sont jeunes et accros au sexe. Pornographie, rendez-vous sexuel sont leur quotidien. Selon l’expert, ces hommes dépensent jusqu’à 600 euros par mois dans les relations tarifées. Julien, lui l’assure, sa première expérience lui a suffi : “aujourd’hui j’ai un peu honte, ce n’est pas un truc que tu peux dire fièrement. Je ne recommencerai plus”. Toutefois, le Français confie qu’un de ses amis continue à visiter régulièrement des maisons closes lors de ses voyages à l’étranger.

95 % des prostituées vivent dans des conditions dramatiques

Aujourd’hui, les jeunes grandissent plus vite. Les statistiques montrent que l’âge moyen d’une première relation sexuelle a baissé. Il est passé de 17 ans à 15 ans. Des données, pour le thérapeute qui sont des clés pour comprendre l’intérêt de certains jeunes hommes à fréquenter les clubs de prostitution. « Si à 15 ans tu as déjà eu des relations sexuelles, tu vas espérer en grandissant quelque chose de différent. Et cette adrénaline de la première fois tu la retrouves grâce aux prostituées. » explique t-il.

Si le phénomène n’est pas nouveau puisqu’on parle souvent du “plus vieux métier du monde”, il existe aujourd’hui une banalisation de l’acte. Les jeunes ne s’en cachent pas, ou très peu. Et ce phénomène de société résonne très fort en Espagne. À tel point, qu’une campagne contre la prostitution a fait réagir la twittosphère ces derniers jours. Face caméra, deux jeunes féministes rappellent une chose primordiale : la femme n’est pas un produit à consommer. En Espagne, 95 % des prostituées vivent dans des conditions dramatiques. Elles sont obligées, forcées et soumises. Derrière leurs sourires se cachent l’un des plus grands fléaux de notre époque.

Plus de 70 ans après la loi Marthe Richard qui a signé la fermeture des maisons closes en France, le slogan transpire encore tristement de vérité : « S’il n’y a pas d’acheteurs, il n’y aura plus de vendeuses ».