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Rencontre avec Jordi Amat, historien : “l’indépendantisme est un nationalisme”

Jordi Amat nous reçoit dans son ático de l’Eixample de Barcelone. Appartement familial depuis plusieurs générations, nous nous installons dans le bureau. Une grande bibliothèque dans laquelle trône “De París a Monastir” une biographie du journaliste Agustí Calvet «Gaziel» dont Jordi Amat a écrit le prologue en 2014.

Dans son bureau avec vue sur les collines, Jordi Amat, l’un des historiens les plus réputés du pays, est de bonne humeur. Le lendemain de notre entrevue il fêtera ses 40 ans. Ce catalaniste convaincu est né le jour de la fête nationale espagnole, “il fallait vraiment le faire”  confesse-t-il dans un grand éclat de rire.

Rien ne prédestinait ce fils de vendeurs de disques à une telle carrière. Amat va devenir un prolifique auteur d’ouvrages historiques, qui lui vaudront de nombreuses récompenses comme le prix d’Assaig Casa de América pour sa chronique Las voces del diálogo; le trophée Gaziel de Biografies i Memòries pour “Els laberints de la llibertat”; le Premi Octavi Pellissa pour la bio de Josep Benet, et enfin le Premio Comillas 2016 pour La primavera de Múnich: Esperanza y fracaso de una transición democrática.

Le jeune Amat étudie la philologie, une filière où passent de nombreux politiciens catalans, “le poids de la langue dans la construction nationale” est primordiale selon Amat. Le quadragénaire aime aussi la poésie catalane, il aurait aimé être le citoyen Josep Carner, nous confie-t-il non sans émotion.

Spécialiste de l’indépendantisme

L’historien est devenu un expert sur le processus indépendantiste dont il a publié un ouvrage de référence salué par la critique : “La confabulació dels irresponsables”. Editorial Anagrama, 2017.

Pour Amat, “le projet national qui porte le nom de France est  complet et s’est consolidé dans un état unique. Contrairement à l’Espagne, un projet inachevé, qui vit dans une tension territoriale”, fruit de la constitution de 1978 ne tranchant pas clairement entre fédéralisme et jacobinisme. Cependant pour l’historien le texte fondateur est un succès : “la constitution de 1978 a permis une longue période de paix et démocratie. La transition espagnole de la dictature vers la démocratie n’est certes pas le modèle exemplaire que l’on a longtemps salué internationalement”, car comme le rappelle Jordi Amat “la perfection politique n’existe pas”. La crise économique a remis en question le texte suprême de l’ordre constitutionnel espagnol.

Pères fondateurs de la constitution espagnole de 1978

Pères fondateurs de la constitution espagnole de 1978

 

L’écrivain est plus sévère avec le processus indépendantiste. “Un mouvement qui n’a jamais eu de leader clair” pour Jordi Amat. Carles Puigdemont “acquiert un symbolisme inattendu” après la déclaration unilatérale d’indépendance. Pour l’historien, “Puigdemont utilise son leadership d’une manière très intelligente et brillante. Il nargue l’État espagnol, et pour le stopper, le gouvernement a dû agir d’une manière où il s’est auto-dégradé. Carles Puigdemont est plus talentueux pour détruire que pour construire” assène l’écrivain.

L’indépendantisme est logiquement de droite

L’historien opine que l’indépendantisme est foncièrement une idéologie se classant dans la partie droite de l’échiquier politique. “Vouloir fonder une musculature liée au déficit fiscal, en changer le statut financier donc déboucher sur moins de solidarité avec les autres régions c’est forcément de droite. Même si personne n’assume ce positionnement car en Catalogne la droite est amalgamée au franquisme” analyse Amat.

L’écrivain note l’exception de la Cup, “une extrême-gauche qui a trouvé dans l’indépendantisme l’unique moyen pour continuer un discours de rupture radicale avec le système. Comme le décrivent les anciens députés du parti Anna Gabriel et David Fernandez dans leur livre Al principi de tot hi ha la guerra”.

L’indépendantisme est un nationalisme

“L’indépendantisme est naturellement un nationalisme” continue Jordi Ama, nuançant qu’il n’existe pas “un nationalisme catalan mais mais des nationalismes catalans”.

“Le concept d’autodétermination c’est le droit ou non d’être une nation, partager une identité nationale et lui donner un contenu politique et cela est du nationalisme, qui peut-être plus ou moins peut-être excluant pour les autres nations qui habitent en Catalogne. Il y a une nation espagnole qui existe en Catalogne. On ne l’entendait pas jusque là, mais le processus lui a fait sortir le drapeau du placard”, affirme-t-il.

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Pour Amat, “obtenir l’indépendance de la Catalogne via le pacifisme est une utopie. La révolution des sourires scandée par les défenseurs de l’Etat Catalan est un slogan pervers”. Et de citer l’historien Josep Fontana (Barcelona, 1931) : “il n’existe que des révolutions ou des négociations”.

Pour Jordi Amat, le pouvoir de la rue, si souvent évoqué et invoqué par l’indépendantisme a pu certes se mobiliser pour la mise en place du référendum du 1er octobre. Mais “le mouvement populaire n’a pas la force, la connaissance et l’expérience pour déclencher une réelle indépendance, conclut l’historien, la Catalogne a une composition sociale de classe moyenne, ce qui rend impossibles des actes sacrificielles extrêmes” analyse l’écrivain.

Le futur de l’indépendantisme catalan

Pour la suite du processus souverainiste, il manque clairement un interlocuteur. Pour l’historien, le gouvernement espagnol a fait son choix c’est Oriol Junqueras. L’ancien-vice président catalan actuellement incarcéré à la prison de Lledoners semble s’être attiré la confiance de Madrid. Le pouvoir envoie des signaux clairs selon Jordi Amat : la télévision publique espagnole a interviewé Junqueras au parloir de Lledoners. Quelques jours plus tard Josep Rossell, le chef du syndicat patronal, visitait lui aussi l’ancien vice-président.

Les anciens ministres du parti de Carles Puigdemont n’ont pas eu cet honneur. Le pouvoir madrilène mise sur Junqueras et son parti pour sortir de la crise. Une incertaine baisse de la tension en Catalogne contre une hypothétique réduction des charges retenues contre les leaders indépendantistes, leur évitant une peine de 30 ans de prison.

La Vanguardia, El Periodico de Catalunya, TV3, Jordi Amat est un habitué des plateaux et des rédactions. Pour l’historien la chose est claire : la Barcelone culturelle et médiatique est plurielle comme la société. “Le discours de Ciutadans affirmant que TV3 est uniquement indépendantiste est une large exagération” soutient-il.

“Un jour je suis interviewé dans le très espagnoliste El Mundo, le lendemain dans l’indépendantiste Nacio Digital, on me pose exactement les mêmes questions et je peux y répondre très librement, se félicite Amat, ajoutant que “bien sûr la Generalitat a promus des intellectuels organiques, mais généralement en Catalogne la liberté d’expression de chacun est totalement garantie” 

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Joan Maragall

 

En ce qui concerne les prochaines élections municipales de Barcelone, le point de vue de Jordi Amat est pertinent car il appartient à un historien. Or, Manuel Valls et Ernest Maragall, les deux actuels favoris du scrutin, font appel à l’histoire. Celle de Pasqual Maragall, le mythique maire de la Barcelone des Jeux Olympiques. Aussi bien Manuel Valls que le frère Ernest se déclarent du Maragallisme et veulent redonner à Barcelone ses lettres de noblesse. Sans appel Amat congédie l’histoire : aucun des deux n’est à la hauteur, non seulement de Pasqual Maragall, mais non plus de son père l’influent philosophe, président de l’Ateneu Català, et encore moins du poète catalan, grand-père de la famille: Joan Maragall.