Mercedes Comaposada, une féministe barcelonaise face au franquisme

par Auriane Duroch

Equinox’Elles a décidé de remonter le temps pour faire revivre Mercedes Comaposada, co-fondatrice de Mujeres Libres et pionnière du féminisme en Espagne.  

On dit que les vainqueurs écrivent l’Histoire mais ce qui n’est pas dit, c’est que les gagnants, presque dans leur totalité, sont des hommes. Laissant de côté les femmes, en dépit de leur important rôle dans l’Histoire. C’est le cas de Mercedes Comaposada, Mercè de son nom catalan. Cette Barcelonaise née en 1901 est une des cofondatrices du premier mouvement féministe de base populaire en Espagne Mujeres Libres. Son objectif est de lutter contre le triple esclavage des femmes : l’ignorance, le capital et les hommes. Un crédo toujours d’actualité, qui date pourtant de 1936 lors de de la création de l’organisation.

Le mouvement regroupait déjà plus de 20.000 femmes en 1937. Mercedes Comaposada a également participé à la révolution sociale de 1936 en s’engageant au sein de la résistance contre les milices franquistes. Mais avec l’arrivée de Franco au pouvoir, elle a été contrainte de s’exiler à Paris. Sans pour autant cesser de militer. A travers son portrait, c’est tout un pan de l’histoire des militantes féministes anarchistes de l’époque franquiste qui revit.

Une pionnière du féminisme à Barcelone

Avec ses camarades Lucia Sánchez Saonil et Amparo Poch y Gascón, Mercedes Comaposada est une pionnière de l’anarcho-féminisme en Espagne avec la création de Mujeres Libres et d’une revue libertaire du même nom. Son organisation se revendique du féminisme prolétarien et veut se distinguer du féminisme libéral, qui ne prend pas en compte les inégalités de classes sociales.

Dès sa naissance, Mercedes Comaposada baigne dans le militantisme avec son père, engagé dans le socialisme. Elle quitte très vite l’école pour travailler dans une société de production cinématographique. Un travail qui lui permettra de rejoindre le Sindicato de Espectáculos Públicos de Barcelone affilié à la Confédération nationale du travail (CNT), et de faire ses premiers pas au sein d’un syndicat. Peu de temps après, elle part s’installer à Madrid pour suivre des études de droit et se former à la pédagogie pour enseigner aux autres femmes.

Mercedes Comaposada

“Pour faire connaître Mujeres Libres, Mercedes Comaposada fait des allers retours entre Madrid et Barcelone pour renseigner les jeunes femmes qu’une nouvelle organisation existe et qu’elle prend en cause spécifiquement les discriminations qu’elles subissent parce qu’elles sont femmes. Ce qui n’était pas totalement le cas des autres organisations libertaires. Ce sont principalement de très jeunes femmes de 17-20 ans qui rejoignent Mujeres Libres, les femmes plus expérimentées en militantisme politique étaient déjà dans d’autres organisations” explique à Equinox’Elles Laura Vicente, enseignante chercheuse en histoire et autrice, entre autres, de l’ouvrage Pròleg i Antecedents de Mujeres Libres (2008).29

Par le biais de l’organisation, elle met en place des campagnes d’alphabétisation, des cours techniques et des formations politiques pour les femmes. Lors de la révolution sociale, elle participe à la mise en place de cliniques médicales et à la formation des milices révolutionnaires qui résistent aux franquistes. Outre ces activités sur le terrain, Mercedes Composada participe également à la rédaction de la revue libertaire de l’organisation. “Au début Mercedes signait ses articles, mais au fur à mesure ce n’était plus le cas et ils étaient anonymes. Je ne sais pas pourquoi. Mais elle était très discrète, elle ne donnait jamais d’entretiens publiques ni d’interviews” explique Laura Vicente.

Le Franquisme et la persécution des femmes

Avec l’instauration de la dictature franquiste en Espagne, beaucoup de militantes féministes ont été contrainte de fuir les persécutions en se réfugiant dans d’autres pays.“La majorité des militantes se sont réfugiées en France ou aux Etats-Unis” relate Laura Vicente.

Images de l’exposition ‘Mujeres Libres (1936-1939), precursoras de un mundo nuevo’ – Photo el diario.es

Mercedes, elle, a décidé de s’exiler à Paris avec son compagnon où elle a travaillé sous la protection de Pablo Picasso, en tant que secrétaire. Elle continue toujours anonymement ses activités pour différentes revues libertaires espagnoles. C’est dans la capitale française qu’elle est décédée en 1994 à l’âge de 92 ans.

Outre les militantes, toutes les femmes étaient mises en danger par la politique de Franco selon Laura Vicente : “ le simple fait d’être une femme était une persécution terrible. En plus d’avoir été violées, torturées, fusillées, les femmes subissaient une persécution idéologique et sexiste spécifique par le dictateur. Le régime de Franco a balayé les bases émancipatrices des femmes qui avaient commencées à être mises en place par la Seconde République. Il éloignait les femmes de la vie publique pour qu’elles se consacre ntuniquement aux tâches domestiques sous la domination de leurs maris”. 

Lucia Sánchez Saoni, la camarade de Mercedes Comaposada et autre co-fondatrice de Mujeres Libres, a également fui en France mais est revenue en 1940 en Espagne pour échapper à la déportation par les Nazis. “Il y avait aussi des femmes comme Lucia qui ont vécu dans la clandestinité la plus totale en Espagne. Pendant 10 ans, cette militante a vécu sans carte d’identité, protégée par sa famille. Il est impossible de savoir précisément ce qu’elle a fait” raconte Laura Vicente.

Aujourd’hui, il n’y a plus d’organisation comparable à Mujeres Libres, un syndicat particulièrement avant-gardiste de féministes anarchistes. “La fin de la guerre a rompu la dynamique de l’anarchisme féminisme. Plusieurs petits groupes se sont organisés et certains partis politique de gauche se sont également emparés de la question, conclut la chercheuse, finalement il n’y a plus une organisation de masse comme Mujeres Libres et il n’y a plus de connexion entre les différents groupes anarchistes”.

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