Les secrets des bâtiments déplacés de Barcelone

par Florence Siguret
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Une église au beau milieu de l’Eixample, des façades qui se déplacent de quartier en quartier, des placettes au charme plus récent qu’il n’y paraît, Barcelone cache de nombreux secrets qui trompent même l’oeil averti.

Découverte de l’histoire étonnante de ce patrimoine voyageur avec Florence Siguret, guide française de référence à Barcelona Autrement.


Lorsqu’on se promène à Barcelone et particulièrement dans son centre historique, on pénètre dans une ambiance médiévale absolument charmante. De jour comme de nuit, c’est un vrai plaisir de déambuler au milieu des façades de pierre, d’admirer la finesse des sculptures dans les encadrements de fenêtres et de se faire prendre en photo devant un petit pont néogothique on ne peut plus romantique.

À moins de 2 kilomètres de là, au coeur de l’Eixample, ce quartier aux formes si géométriques et rationnelles, se cache un petit bijou de l’architecture catalane : l’église de la Concepción et son joli cloître de deux étages. Une curiosité qui surprendra le passant qui osera passer la porte, sans doute heureux de trouver enfin quelque chose d’ancien dans ce quartier moderne !

monastère barcelone

Cloître de la Concepción

Lorsque le visiteur se promène dans le quartier gothique ou savoure le calme du cloître de l’Eixample, il est loin de se douter que ce qu’il a devant les yeux est souvent le résultat d’une transformation ou d’une configuration récente : détails rajoutés sur des façades, bâtiments complétés ou relookés, et même des édifices déplacés ! Quoi quoi ??!!

Des bâtiments voyageurs

Oui oui, vous avez bien lu : certains édifices ont voyagé dans la ville et pour certains, plus d’une fois ! Comment ça, voyagé ? Eh bien tout simplement, les pouvoirs publics ont décidé, à certains moments, de déplacer, pierre par pierre, des morceaux de bâtiment, voire des bâtiments entiers.

Prenez l’exemple de la plaça del Rei, dans le quartier gothique, à deux pas de la via Laietana. Sa configuration a beaucoup changé au cours de ces deux derniers siècles. Par exemple, au début des années 1930, on y a détruit un immeuble “sans intérêt” pour y installer le palais d’un riche marchand du XVIe siècle qui se trouvait de l’autre côté de l’actuelle via Laietana, entouré d’immeubles modernes. Après quelques petites transformations pour l’embellir et lui donner un air plus traditionnel catalan, la Casa Padellàs accueille aujourd’hui le Museu d’Història de Barcelona.

quartier gothique barcelone

La Casa Padellàs dans le quartier gothique

Dans le quartier gothique, d’autres éléments se sont déplacés, de la même manière, pour venir compléter certains recoins du quartier : des anciens sièges de corporation d’artisans se sont retrouvés sur la très jolie place de Sant Felip Neri, une entrée à fronton est allée se poster à l’entrée du Museu Frederic Marès, des colonnes romaines se sont regroupées, des clochers ont voyagé jusque dans l’Eixample ou ont changé d’église, et des églises sont allées s’installer quelques dizaines de mètres, voire quelques kilomètres plus loin.

C’est le cas de notre église de la Concepción. À l’origine, l’église et son petit cloître appartenaient au monastère Santa Maria de les Jonqueres, situé juste sous l’actuelle plaça Urquinaona. Dans les années 1860, son état est fortement dégradé à tel point qu’on a décidé de le démolir, en conservant toutefois l’église et son cloître. Les deux éléments seront déplacés pour venir s’installer dans l’Eixample, au coeur de la nouvelle paroisse de la Concepción. À l’église on viendra même greffer le clocher d’une autre église aujourd’hui disparue, celle de Sant Miquel (auparavant située derrière la mairie de Barcelone) !

Pourquoi les bâtiments ont-ils voyagé ?

Ce qui provoque le déplacement d’un bâtiment, ce sont souvent de grands travaux : dans le cas de Barcelone, cela peut être par exemple la construction d’une muraille, une démolition d’un ensemble de bâtiments, le réaménagement de voies de circulation. Par exemple, en 1908, les travaux débutent pour la création d’une grande artère, la via Laietana, qui vient couper le centre ville historique en deux.

histoire barcelone

Les travaux de la Via Laietana ont entraîné le déplacement de plusieurs bâtiments

Les bâtiments ont surtout voyagé à partir du XIXe siècle, jusqu’à il y a peu, à la fin du XXe siècle. À Barcelone, on est alors dans une grande époque de transformation urbaine : l’Eixample est en pleine construction et l’industrie en ébullition a besoin d’acheminer ses produits vers le port. L’ouverture haussmannienne de la via Laietana à partir de 1908 va également entraîner de grandes questions identitaires : des édifices situés sur le tracé, lesquels sont les plus représentatifs de l’histoire de la ville et de la région ? Quels sont les édifices ou morceaux qu’on pourrait conserver ?

Un projet politique et marketing

Ce moment coïncide aussi avec la Renaixença catalane, un vaste mouvement culturel qui remet la langue et la culture catalane sur le devant de la scène. Le courant catalaniste va se préoccuper du patrimoine historique et artistique pour mettre en valeur le passé glorieux de la région. L’histoire de la Catalogne est alors réétudiée, notamment son architecture.

Les grands travaux de la via Laietana vont faire naître l’idée de la création d’un “quartier gothique”. L’objectif est d’y réunir les meilleurs exemples de l’architecture gothique catalane, un style développé durant l’époque de splendeur de la région. Par conséquent, les édifices ou morceaux d’édifices qui correspondent à cet objectif vont être conservés, à condition de les déplacer pour venir compléter certains recoins du quartier de la cathédrale.

La démarche est résolument politique puisqu’il s’agit d’établir un style “national”, typique de la Catalogne, qui définirait une identité propre, distincte de l’architecture castillane ou française. Le grand instigateur de cette idée d’art national catalan, c’est Josep Puig i Cadafalch (Casa Amatller), qui disait que “la maison urbaine médiévale était l’oeuvre architecturale qui reflétait le mieux la manière d’être du peuple. La maison est toujours un art national érigé de sa propre terre”.

Centre ville Barcelone

Le siège de la corporation des cordonniers sur la plaça Sant Felip Neri a été lui aussi déplacé

Enfin, derrière tous ces travaux, se cache également un projet marketing ! La fin du XIXe fait apparaître une certaine compétition entre les grandes villes européennes : quelle ville aura le plus de succès d’un point de vue économique, quelle ville attirera le plus de visiteurs (et les investisseurs) ?

Barcelone veut alors faire partie des grandes. À l’image de ce qu’ont fait d’autres villes comme Bruxelles, Barcelone ne va pas hésiter à améliorer son centre historique pour le rendre un peu plus pittoresque et plus harmonieux qu’il ne l’était à l’origine. On n’hésitera pas à transformer des bâtiments, à en recréer la décoration pour la conformer à la fois à un style catalan idéalisé et aux standards gothiques européens.

Finalement, toutes ces transformations et déplacements de bâtiments nous montrent que ce qui compte à l’époque, et encore aujourd’hui, ça n’est pas tant la réalité historique des centres-villes sinon le message qu’on souhaite qu’ils transmettent et l’expérience qu’ils offrent aux touristes.

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