Pandémie et musique électro : vers un second souffle ?

Par Sebastien Darchen
Publié le Mis à jour le
Razzmattaz de Barcelone

La musique électronique, contrairement aux idées reçues, a besoin d’évènements live pour survivre, et la pandémie actuelle appelle les professionnels de l’électro à repenser leur métier.

Si ce style est moins diabolisé que par le passé, ce type de musique n’est pas encore totalement intégré dans les politiques de développement culturel ; dans certains pays, il est encore marginal. Signe que sa reconnaissance progresse : en 2019, une large exposition à la Cité de la musique était dédiée à ce style musical.

L’électro, qu’est-ce que c’est ?

La musique électronique est caractérisée par une diversité de genres, dont 153 ont été identifiés par un site en ligne qui se fonde par exemple sur l’analyse de magazines spécialisés ou la sortie de nouveaux disques. Pour simplifier, on peut distinguer deux branches qui s’influencent mutuellement : l’EDM ou club music (faite pour danser) et l’intelligent dance music (IDM) plus ouverte à l’expérimentation, notamment promue par le label indépendant Warp Records fondé à Sheffield en Angleterre en 1989.

Aphex Twin, Boards of Canada ou encore Björk sont associés à ce genre. Ce type d’électro est plus conceptuel, fait pour être écouté chez soi, avec un rythme souvent plus lent et des sons plus doux, plus harmonieux que le type d’électro fait pour danser. Même si les nouvelles techniques de production permettent de produire de la musique électronique depuis n’importe où, ce type de musique reste lié à la ville. Les premiers regroupements live techno à Detroit dans les années 1980 avaient lieu dans des hangars industriels désaffectés durant une période de désindustrialisation et de déclin économique.

L’origine du genre électronique remonte aux compositions d’Edgard Varèse, telles que « Poème électronique » une pièce électroacoustique de 1958, aux œuvres de Pierre Schaeffer – ingénieur de formation – ou de Stockhausen, mais aussi plus récemment, de l’Italien Giorgio Moroder. Parmi les pionniers, on compte le mythique groupe Kraftwerk, issu de la scène de Düsseldorf en Allemagne.

Les premiers véritables bastions de ce genre furent Chicago où naît la techno dans un contexte de crise économique et de désindustrialisation, mais aussi Detroit et New York qui sont à l’origine du style house qui lui-même se décline en plusieurs variantes. Ce style sera réactualisé dans les années 90 avec la French touch.

À Berlin, la naissance de cette scène coïncide avec la chute du mur en 1989. Aujourd’hui la musique électronique est un phénomène culturel mondial qui met en avant les artistes féminines même si le milieu de la techno reste très sexiste. Des artistes telles que Grimes à Montréal qui ont commencé sur des labels indépendants comme Arbutus Records connaissent désormais un succès international.

L’artiste Grimes réalise ses clips ainsi que ses pochettes de disques. Son inspiration vient du monde digital.

Une pléiade de DJ femmes se produisent dans le monde entier et des collectifs tentent de changer les mentalités. En Australie, en 2017, les femmes n’étaient représentées qu’à 16 % dans la programmation des festivals de musique électronique alors que dans le monde cette proportion a augmenté de 17 à 21 % entre 2012 et 2019, c’est en Suède que cette proportion est la plus importante avec 42 % de DJ femmes dans la programmation entre 2017 et 2019.

Politiques culturelles et monde de l’électro

La plupart des scènes étudiées dans le livre Villes électroniques sont nées sans l’intervention des gouvernements ; les autorités se montrent souvent répressives dans le cas des scènes que nous qualifions d’underground notamment en ce qui concerne l’usage de substances illicites ou les horaires de fermetures des clubs. Cependant, la musique électro peut être utilisée par les gouvernements locaux afin de promouvoir une nouvelle image de la ville.

Dans la même veine, la ville de Montréal a incorporé ce type de musique avec le festival Mutek tout comme Lyon avec le festival Nuits Sonores.

Les petits clubs underground des capitales, tel le Club 414 qui a longtemps accueilli les soirées acid techno à Brixton, dans la banlieue de Londres, sont victimes de la gentrification et sont le plus souvent obligés de fermer leurs portes sous la pression des promoteurs qui les rachètent pour privilégier des opérations immobilières plus lucratives. Une tour de bureaux va être construite à l’emplacement de ce club qui a une valeur historique et culturelle, mais qui n’est pas protégée par les règlements d’urbanisme en place. Le cas de ce club et les cultures alternatives urbaines ont été étudiés en détail par Stéphane Sadoux de l’Université de Grenoble.

Il n’est pas rare qu’au sein d’une même ville plusieurs types de scènes coexistent : des évènements plus commerciaux comme la Techno Week à Detroit sont soutenus par les pouvoirs locaux et servent le tourisme culturel alors que d’autres scènes plus underground préfèrent occuper des espaces désaffectés en marge des centres.

Le futur de l’electro

Le dernier rapport IMS sur l’industrie de la musique électronique précise que 350 festivals ont été annulés ou reportés à la date d’avril 2020, empêchant 8,9 millions de personnes d’y participer. Les alternatives sont le recours à des plateformes en ligne telles que Twitch ou même Zoom pour que ce type de pratiques subsistent. En Australie, les drive-in gigs expérimentés pour la musique live persistent, tous genres confondus. Une autre solution qui permet de « danser à distance » est actuellement expérimentée.

Les fêtes clandestines (illegal raves) continuent d’avoir lieu comme récemment en Bretagne et ailleurs (Berlin, Tottenham ou Manchester). Il n’existe pas à l’heure actuelle d’aide directe pour les artistes électros et pour soutenir ce secteur d’activité, la seule solution consiste pour l’heure à rejoindre des événements virtuels et de continuer d’acheter de la musique en ligne.. Dans le livre Les Villes électroniques, Mark Reeder le musicien et producteur de musique électronique lors d’un entretien avec John Willsteed, déclare que, selon lui, suite à la pandémie, la musique électro va se faire moins festive, plus introspective et composée pour être écoutée à la maison plutôt que sur une piste de danse.

Le groupe allemand Rue Oberkampf développe une électro plus introspective.

Bien entendu, l’arrivée du vaccin peut changer la donne : demain, les scènes électros virtuelles et réelles vont certainement continuer à investir les espaces de la ville, de façon légale ou illégale.

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