Quand le catalan était parlé en Algérie

Par Camélia Balistrou
Catalans en Algérie

Pendant la colonisation de l’Algérie par la France, des milliers d’Européens s’y sont installés encouragés par l’Hexagone. Parmi eux, au moins 30.000 Catalans, originaires essentiellement du Roussillon et de Minorque. Histoire.

Le 5 juillet 1830, Alger capitule face aux troupes françaises menées par le général Bourmont. Dès lors, la conquête de l’Algérie débute. Au cours des 27 années de combats, entre 1830 et 1857, de lourdes pertes ont été causées de part et d’autre, 15.000 morts côté français et 285.000 décès côté algériens.

En 1848, l’Algérie devient officiellement un département et territoire français. Le pays africain est alors encadré et administré par la métropole comme une nouvelle région. L’Hexagone promeut alors l’installation de 750.000 Européens en Algérie, dont 30.000 parlent catalan. Ces derniers proviennent principalement du Roussillon, de Minorque (île des Baléares) et des régions intérieures d’Alicante. On les surnomme les « pieds-noirs catalans ».

Les Minorquins, premiers catalanophones en Algérie

En 1830, l’île de Minorque subit une crise économique et culturelle après le départ des Britanniques. Avec un tel contexte, de nombreux Minorquins n’ont vu qu’une seule issue : l’émigration. Ces derniers ont alors été les premiers Européens à faire parti de l’Algérie française. En effet, les recherches historiographiques révèlent qu’entre 1830 et 1850, un total de 9.500 Minorquins (un tiers de la population de l’île) a émigré en Algérie. Environ 6.000 d’entre eux ont finalement pris racine dans ce pays maghrébin. Dans une première phase, entre 1830 et 1840, il s’agirait d’une émigration spontanée, qui s’explique par la relation historique entre les armateurs provençaux, présents en Algérie durant la colonisation, et la société minorquine.

Dans un second temps, à partir de 1840, ce flux migratoire est favorisé par les autorités françaises et est conduit par un marchand provençal nommé Jacques-Augustin de Vialar. Pendant l’occupation, il est devenu l’un des plus grands propriétaires fonciers en Algérie. Vialar a créé deux nouveaux villages, exclusivement avec des Minorquins : Fort de l’Eau (1850) et Ain Taya (1855), fondés respectivement avec 260 et 960 colons. Si le catalan n’a jamais eu le statut de langue officielle (pas même de langue locale), la population d’origine minorquine de Fort de l’Eau et d’Ain Taya parlait essentiellement catalan.

Catalan en Algérie

Forte population catalane à Alger

En 1883, Monseigneur Cinto Verdaguer visite le quartier européen d’Alger et révèle dans ses notes que la présence de la jeune population de Roussillon, d’origine minorquine et d’Alicante (les deuxième et troisième générations d’émigration) utilisait le catalan comme langue courante.

En 1885, Francesc Truyols, consul espagnol à Alger, dénombre environ 20.000 à 30.000 personnes parlant catalan au sein de la capitale coloniale. Pour avoir une idée de ce que cela représentait, Reus, qui à la même époque était la deuxième ville de Catalogne, comptait 30.000 habitants.

Qu’ont fait les Catalans en Algérie ?

La répartition des terres des colons (largement dirigée par l’administration française) révèle clairement l’activité économique de ces « pieds-noirs catalans ». Dans les zones rurales, comme c’était le cas des pionniers de Fort de l’Eau et d’Ain Taya, les Catalans se sont engagés dans la production agricole. Selon les sources documentaires de l’État français, les domaines avaient été confisqués à des propriétaires algériens qui s’étaient rebellés contre la domination française.

Catalans en Algérie

Carte de l’Algérie française/ Source : Bibliothèque Nationale de France

Dans les villes, notamment à Alger, ils étaient commerçants. L’un des magasins les plus célèbres était la boucherie Accault-Sintes, les oncles maternels du prix Nobel de littérature Albert Camus, catalan par sa mère, Catherine Marie Cardona Sintes.  Même si Camus n’a jamais écrit en catalan, il le parlait parfaitement car il a été élevé par ses grands-parents maternels. L’auteur et philosophe français maîtrisait donc le « patuet » (nom familier pour désigner une personne parlant catalan en Algérie).

L’historien Ferran Soldevila précise que ce « patuet » était un mélange entre le catalan, le français, l’arabe et l’amazigh (langue berbère). Cette langue, qui s’est transmise sur 6 générations, s’est rapidement éteinte après l’indépendance de l’Algérie en 1962. Les Catalans ont dû quitter précipitamment leur domicile, leur terre et leurs commerces pour rejoindre la métropole dans ce que l’on appelle « L’exode des Pieds-noirs ».

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