Aina et Mathilde : « le projet Sakado donne de l’espoir aux sans-abris de Barcelone »

Par Camélia Balistrou
Publié le Mis à jour le Photos : Clémentine Laurent/Equinox

Aina (23 ans) et Mathilde (22 ans), fondactrices de l’association IURAA, participent au projet SAKADO. Il consiste à remettre des sacs remplis de nourritures et de produits d’hygiène aux sans-abris de Barcelone. Chaque vendredi, lors de maraudes, les deux jeunes filles et plusieurs volontaires arpentent les rues de la capitale catalane et tissent des liens avec les sans domicile fixe. Rencontre. 

D’où vient le projet Sakado et en quoi consiste-t-il ?

Aina : Le projet Sakado existe depuis maintenant 2018. Une ancienne volontaire de l’APE (Association des Parents d’Élèves) du lycée français de Barcelone a décidé de créer ce projet qui consiste à remplir des sacs à dos d’objets utiles pour les sans-abris et le leur remettre à Noël. Désormais, plusieurs écoles françaises de Barcelone y participent. Un sac est remis à chacune des classes, les élèves amènent un produit et le mettent dans le sac. C’est une très bonne initiative pour les enfants, car dès le plus jeune âge, on leur explique ce qu’est un sans-abri. Ils comprennent pourquoi on remplit ces sac-à-dos. Il y a un côté didactique et on sensibilise aussi bien les enfants que les adultes.

Actuellement, comment s’organisent les collectes ? 

Aina : Il y a des collectes effectuées au sein des écoles. Pour le moment, les établissements participants sont essentiellement français, mais nous aimerions, dans un futur proche, collaborer avec les écoles locales. Chaque professeur dirige les collectes de sa classe, puis le sac est récupéré par l’association. Nous effectuons également des collectes en dehors des écoles. Il s’agit de particuliers ou d’entreprises. Un groupe de bénévoles se déplace alors en voiture et va chercher les dons de ces particuliers.

Mathilde : Jusqu’à présent, l’association organisait un dîner de Noël et à la fin du repas, on donnait les sac-à-dos aux sans-abris. Maintenant, on réalise aussi des maraudes tous les vendredis à Barcelone. Le vendredi 10 décembre 2021, nous comptons distribuer un repas de fête aux sans-abris et en plus, on leur donnera ce sac-à-dos. Ce sera une sorte de Noël avant l’heure.

De quoi se composent ces sac-à-dos ?

Aina : Il y a des aliments conservables qui ne nécessitent pas de cuisson (boîte de thon, fruits secs, etc), des vêtements chauds, des sacs de couchage, des couvertures, des serviettes et produits d’hygiène. Les sacs que nous leur donnons sont assez grands et solides, les sans-abri peuvent également les garder pour stocker leurs affaires.

Avec la pandémie et l’explosion de la précarité, votre initiative est-elle encore plus attendue ? Y a-t-il plus de bénéficiaires ?

Aina : Oui, lors de nos maraudes, nous avons remarqué qu’il y a de plus en plus de jeunes sans-abri, et énormément de personnes venues à Barcelone pour une opportunité professionnelle, mais le Covid leur est tombé dessus et ont fini à la rue.

Comment s’établit le contact avec les sans-abris lors des maraudes ?

Aina : Il faut savoir qu’à Barcelone il y a beaucoup de banques alimentaires qui organisent des dons de repas. Cependant, beaucoup de sans-abri ne se déplacent pas par peur de perdre leur bout de trottoir. Leur emplacement est choisi de manière à se protéger du froid, de la pluie, et parfois, ils sont tout simplement très chargés, ce qui complique leur déplacement.

Mathilde : Notre différence repose sur le fait que nous allons vers eux. Nous arpentons les rues de la ville et allons à leur rencontre. Souvent, les sans-abris que l’on rencontre meurent de faim, mais ce qu’ils apprécient le plus n’est pas forcément le repas en lui-même, mais le moment d’humanité que nous leur accordons en discutant avec eux.

Est-il compliqué d’entamer une conversation avec les personnes rencontrées dans la rue ? 

Aina : Cela dépend des individus, des quartiers, s’ils sont en groupe ou non. En général, il y a beaucoup de personnes qui ont des troubles psychologiques, elles se renferment et la communication est presque impossible. Malgré tout, nous arrivons à gagner leur confiance. On essaie de gommer une certaine forme de hiérarchie. On se met à leur hauteur, on les regarde dans les yeux. En allant avec parcimonie, ils se laissent approcher malgré une forme de méfiance.

Gardez-vous contact avec eux ?

Aina : Comme nous faisons des maraudes chaque vendredi, on les voit une fois par semaine. Ils nous connaissent et nous attendent parfois. On essaie toujours d’aider certains d’entre eux. Ce n’est pas toujours évident, mais on y met beaucoup de bonne volonté.

Si on peut aider une personne à trouver du travail, on va le faire. Par exemple, cet été, nous avons aidé une Française de Barcelone à rentrer chez elle, à Perpignan. On l’a accompagnée, car elle avait des problèmes d’addictions. Depuis son retour dans le sud de la France, nous avons gardé contact avec elle, en prenant régulièrement de ses nouvelles.

Plus tard, nous aimerions accompagner davantage de sans-abris, mais à l’heure actuelle, nous n’avons pas assez de ressources pour le faire.

Sur le terrain, dans quel quartier de Barcelone croisez-vous le plus de sans-abri ?

Mathilde : Généralement, nous nous occupons du quartier Arc de Triumf, du parc de la Ciutadella, la Ribera et parfois la Barceloneta. Au niveau des quartiers les plus touchés, nous avons remarqué que dans le Raval, il y a un très grand nombre de sans-abri. Et, ces derniers sont plus affectés par les addictions, notamment la drogue dure, par rapport aux autres quartiers de la ville.

Comment organisez-vous vos maraudes ? 

Mathilde : En moyenne, nous préparons 100 à 150 paniers repas. Tout dépend du nombre de volontaires. Si on est très nombreux, on peut couvrir trois quartiers. On essaye d’avoir une protection et une sécurité pour nos volontaires avec un minimum de personnes et la présence d’un homme.

Aina: Pour les plats, nous avons une équipe de cuisiniers, qui, une fois toutes les deux semaines, préparent un couscous. Nous nous occupons alors de réchauffer les repas pour ensuite les distribuer. La semaine d’après, nous préparons des sandwichs. Pour cela, nous collaborons de temps en temps avec des boulangeries comme le Pain d’Eric & Benjamin et la chaîne Turris.

Barcelone Sakado

Aina et Mathilde participent aux maraudes de l’association IURA chaque vendredi à Barcelone

Comment vit l’association ? Perçoit-elle des subventions, des aides de la ville ? 

Aina : Pour l’instant, elle survit ! Pendant un an et demi, nous avons travaillé sans rien. On a même avancé sur nos propres économies. Nous commençons à avoir des fonds avec la vente de t-shirts de notre association, mais nous n’avons aucune subvention, aucune aide. On recherche désormais des sponsors. Le Covid a freiné pas mal de projets, comme la préparation d’un concert pour une ONG qui aide les réfugiés, mais nous comptons les relancer.

Nous aimerions organiser une petite enchère avec les œuvres offertes par un artiste. L’argent de la vente des tableaux sera reversé au projet Sakado. Nous comptons également nous associer à Lush, une marque de cosmétique. Cette dernière va lancer un événement sur une semaine autour d’un savon solidaire. Tous les achats de ce savon-là seront reversés à notre association.

Combien de bénévoles travaillent au sein de l’association ?

Aina : En englobant les transports, le tri et les volontaires, il doit y avoir une cinquantaine de personnes. On constate que le nombre augmente de plus en plus !

Comment recrutez-vous les volontaires ?

Aina : 90 % des « recrutements » se font par du bouche à oreille. Il y a un très grand réseau de Français de Barcelone alors la solidarité s’établit vite. Ensuite, il y a évidemment les réseaux sociaux qui nous donnent un peu de visibilité, comme Instagram, Facebook ou encore notre newsletter.

Parfois, lors de nos maraudes, des gens nous arrêtent et nous posent des questions sur ce que l’on fait. Séduit par le concept, ils finissent ensuite par rejoindre l’association et participent aux maraudes. D’ailleurs, nous tenons aussi à préciser que nous travaillons aussi bien avec des Français que des Espagnols. Nous accueillons tout le monde.

Envisagez-vous de collaborer avec d’autres institutions ou associations de la ville ? 

Aina : Nous aimerions mettre en place une éventuelle collaboration avec le consulat français de Barcelone pour accompagner les sans-abris. Beaucoup d’entre eux font appel au consulat pour avoir des papiers et retourner en France. Le consulat leur transmet les informations, mais il est compliqué pour l’institution de tous les accompagner, alors au cours du processus, ils les perdent. Notre rôle permettrait de les suivre attentivement si un partenariat voit le jour. Si cela fonctionne bien, nous aimerions proposer cela à d’autres consulats de Barcelone et même à l’Ayuntamiento.

Quel message voulez-vous faire passer à travers ces actions ?

Aina : Notre message premier est d’aider les Barcelonais à changer de regard vis-à-vis des sans-abris. Toute personne mérite d’être respectée. À travers notre projet, nous voulons sensibiliser les gens sur la situation des sans domicile fixe, sur leur vulnérabilité, mais aussi, leur accorder un peu d’humanité en discutant avec eux. Par exemple, un ami qui vient faire des maraudes avec nous, nous a avoué qu’il n’avait jamais vu les sans-abris sous cet angle. Ce projet lui a permis de s’ouvrir à eux. Quand il allait au travail, il croisait souvent un sans domicile fixe sans y prêter attention. Depuis qu’il participe au projet, il prend des cafés avec lui. Il suffit de faire le premier pas pour s’en rendre compte.

Mathilde : Nous avons constaté qu’il y a un grand manque de connaissance sur ce thème. Les gens ne sont pas au courant du quotidien des sans-abris, de leurs conditions de vie, de leur histoire. Chaque sans-abri a un passé, un parcours de vie et des choses à nous transmettre. Dans notre société actuelle, les gens sont très individualistes. Ils ne prennent même plus la peine de regarder les sans-abris ou de leur donner quelques pièces. Les personnes que l’on rencontre dans la rue sont très intelligentes et gentilles, elles ont simplement besoin d’être aidée et considérée par la société.

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