Quand les Français de Barcelone se déchiraient entre républicains et catholiques

Au début du XXe siècle, la communauté française de Barcelone était divisée en deux : l’une républicaine, également appelée consulaire, – que nous connaissons tous – et l’autre, catholique, qui n’a encore jamais été étudiée. Retour sur cet épisode.

En 1881, des prêtres maristes Français s’installent à Barcelone suite à la politique anticléricale de la République française.

Image 0L’assiette au beurre, 19.03.1904

Ils ouvrent une chapelle à la Torre Santa Maria, destinée aux Français de la colonie. Cependant, en raison de son éloignement de Barcelone et de l’absence de statut officiel de chapelle, les contacts entre les maristes et les Français de la colonie se limitent à l’organisation de baptêmes et de cours de catéchisme.

Le tournant se produit en 1898, lorsque Mgr Morgades, l’évêque de Barcelone, demande aux maristes d’organiser le culte de leurs compatriotes. Les maristes s’installent alors au centre de Barcelone, près de la Place Tetuan, pour y organiser des messes. En 1903, ils achètent un magasin, carrer Diputació 274, qu’ils transforment en chapelle et baptisent « Notre Dame de Lourdes ». Dès lors, une colonie catholique se structure autour de cette chapelle, face à que nous pourrions appeler la colonie « consulaire », structurée autour du consulat. C’est pour ainsi dire une contre-colonie, en réaction à la colonie officielle.

Image 1À gauche, l’autel de la chapelle française de carrer Diputació et, à droite, les prêtres maristes de Barcelone en présence de Mgr Allier, supérieur de leur ordre (sans date). Archives de la Chapelle française.

Une communauté française parallèle

La communauté catholique décide de reproduire l’ensemble des institutions de la colonie consulaire, mais depuis une perspective catholique. Par exemple, elle fonde en 1903 sa propre école, soutenue financièrement par de puissantes familles catholiques françaises de la colonie, alors que la colonie consulaire dispose déjà de sa propre école, les Écoles françaises (actuelle école Lesseps). Au début, la colonie consulaire tolère cet établissement, mais la situation se tend rapidement lorsque les maristes sont surpris en train de faire du prosélytisme pour leur école au sein même des Écoles françaises, où l’administration leur avait confié les cours de catéchisme. Suite à cet incident, les maristes sont expulsés. Image 2

À gauche, l’entrée de l’école catholique française de Barcelone, installée carrer Lauria 44. À droite, un groupe d’élève autour de l’enseignant mariste (estimé à 1910). Archives chapelle française

Autre exemple, en septembre 1908, elle fonde le Cercle catholique français, installé dans les locaux de l’école, également appelé Cercle de la Congrégation de la Sainte Vierge. Un certain Paul Foret en est le secrétaire en 1913.  Ce cercle reproduit le modèle du Cercle français de la colonie consulaire, fondé dans les années 1880, plus porté sur les valeurs républicaines. La vocation du cercle catholique était de faciliter les relations d’amitié centrées autour de la pratique de la religion chrétienne.  Image 3

À gauche, le cercle des catholiques français de Barcelone, vers 1912. À droite, la salle de conférence du cercle catholique français de Barcelone, carrer Bruch, 94, vers 1912. Archives de la Chapelle française.

Derniers exemples, en 1910, la colonie catholique organise une multitude d’organisation féminine, le groupe « Jeanne d’Arc », la « Congrégation des Enfants de Marie », le « Tiers-Ordre de Marie », pour faire face au Comité des Dames Patronnesses de la colonie consulaire. Elle réitère en avril 1914, lorsque la colonie consulaire met en place le Comité Féminin de Bienfaisance visant à réinventer le Comité des Dames Patronnesses. Quatre jours plus tard, les femmes catholiques fusionnent les différents groupements de leur colonie et fondent l’Œuvre des Dames de Charité française.

Groupe de Françaises de la colonie catholique de Barcelone, Archives de la Chapelle française

La communauté catholique expose sa puissance

En 1911, la colonie catholique n’a que 13 ans, et, déjà, sous l’impulsion de son supérieur, R.P. Gauven, un homme de grande culture, elle procède à l’acquisition d’un terrain immobilier afin d’y faire bâtir une chapelle. Pour ce faire, les catholiques français de la ville fondent une société anonyme, acquièrent le terrain et financent intégralement l’édification de la chapelle, juste à côté du nouveau logement des maristes, carrer Bruch 94, inauguré en 1912. L’édifice devient rapidement le nouveau pôle autour duquel les catholiques français gravitent. Lumineux et spacieux, il accueille l’école en mars 1913 et le cercle y dispose de sa propre bibliothèque. C’est une véritable démonstration de son influence croissante. Ce centre culturel catholique devient un véritable point de rencontre, estimé à environ 200 personnes actives, et s’étend à 400 personnes en incluant les membres moins actifs.

Image 4À gauche, la chapelle française et l’école, située carrer bruch 94. À droite, l’arrière de l’école.

Les femmes, pont entre deux sociétés qui se méprisent

Ces deux colonies étaient-elles totalement déconnectées l’une de l’autre ? Au premier abord, ce n’était pas le cas. Les hommes des deux colonies ne se mélangeaient pas ; vous étiez soit membre du cercle catholique, soit du cercle consulaire. Les espaces de sociabilité étaient donc nettement marqués.

Cependant, chez les femmes, même si certaines, comme la famille Foret, s’engagent exclusivement dans la colonie catholique, nous trouvons également de nombreuses autres qui participent bénévolement autant dans les structures consulaires que les structures catholiques, tel la famille Le Bœuf, Gès, Maëder. Cette différence pourrait s’expliquer par le fait que les activités des femmes étaient moins politisées, étant donné leur dépendance à l’égard de leurs époux et leur confinement aux activités caritatives.


L’histoire des Français de Barcelone

L’historien Guillaume Horn, auteur de cet article, a dirigé les recherches et la rédaction de l’ouvrage LES FRANÇAIS DE BARCELONE, OMBRES ET LUMIÈRES – DU XVE AU XXE SIÈCLE.

Le livre est toujours disponible et s’il est acheté à la librairie française de Barcelone Jaimes, tous les revenus sont reversés à la Bienfaisance. Infos et commandes sur le site de la librairie.

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