Pourquoi le jeudi de l’Ascension n’est pas férié en Espagne

Un homme d'affaires en costume traverse un passage piéton dans une rue animée de Paris, entouré de passants et de véhicules, illustrant la vie urbaine dynamique.

Le jeudi de l’Ascension est férié en France et pas en Espagne pour une raison historique. Explications de ce choix délicat.

Photo de couverture : Clémentine Laurent 

On ne travaille pas le jeudi de l’Ascension en France. Mais l’Espagne, elle, tourne à plein régime. Une différence qui peut surprendre, tant l’Espagne demeure associée, dans l’imaginaire collectif, à une forte tradition catholique. L’explication est pourtant moins religieuse qu’historique : la France a conservé un compromis hérité de l’époque napoléonienne, tandis que l’Espagne démocratique a réorganisé son calendrier religieux après la dictature franquiste.

En France, l’Ascension est fériée parce qu’elle appartient au noyau des fêtes catholiques maintenues après la Révolution. Celle-ci avait profondément bouleversé le calendrier religieux, supprimé de nombreuses fêtes chômées et tenté d’imposer un calendrier civil républicain. Mais sous Napoléon, avec le Concordat de 1801 signé avec Rome, l’État français cherche à pacifier le conflit religieux. Il ne restaure certes pas toute l’ancienne société catholique, mais il accepte de conserver quelques grandes fêtes comme jours chômés.

C’est alors que se fixe un ensemble encore visible aujourd’hui : Noël, l’Ascension, l’Assomption et la Toussaint. Ces fêtes deviennent des jours fériés non parce que la République française serait, dans son fonctionnement actuel, profondément catholique, mais parce que l’État napoléonien a transformé certaines fêtes religieuses en éléments stables du calendrier civil. Par la suite, même la République laïque les a conservées. La France n’a donc pas effacé tout son héritage catholique : elle l’a souvent neutralisé en le transformant en tradition nationale, administrative et sociale.

L’Espagne, elle, a suivi une trajectoire différente.

Pendant des siècles, l’Espagne fut, à bien des égards, plus officiellement catholique que la France républicaine. Sous la monarchie catholique, puis encore sous la dictature du général Franco, entre 1936 et 1975, le catholicisme structurait fortement le calendrier public. Mais précisément parce que l’Espagne franquiste avait étroitement associé nationalisme d’État et catholicisme officiel, la transition démocratique engagée après 1975 a conduit à renégocier cette place.

Après la Constitution de 1978, l’Espagne n’est plus un État confessionnel. Elle ne rompt pas avec l’Église, mais elle réorganise les rapports entre l’État, les régions et le catholicisme. Les accords signés entre l’Espagne et le Saint-Siège en 1979 prévoient que certaines fêtes religieuses peuvent être reconnues civilement, mais pas toutes automatiquement. Le calendrier du travail est ensuite établi avec un nombre limité de jours fériés, répartis, dans le cadre de la décentralisation, entre l’État, les régions et les municipalités.

C’est là qu’intervient la différence décisive : en Espagne, l’Ascension, qui symbolise la montée au ciel de Jésus quarante jours après sa Résurrection, a été liturgiquement et socialement moins protégée. Dans de nombreux diocèses espagnols, sa célébration a été transférée au dimanche suivant. Autrement dit, l’Église elle-même a accepté que la fête soit célébrée le dimanche, ce qui retire de fait la nécessité d’un jeudi chômé. La fête demeure religieuse, mais elle n’appelle plus un jour férié civil spécifique.

La comparaison a donc quelque chose d’ironique : la France, pays de la laïcité militante, conserve l’Ascension comme jour férié ; l’Espagne, pays historiquement très catholique, ne la maintient pas comme fête nationale chômée.

Pourquoi l’Espagne a préféré Pâques et le 15 août à l’Ascension

L’Espagne a privilégié les fêtes qui possédaient le plus fort poids populaire, rituel et identitaire et pas nécessairement celles qui occupent la place la plus élevée dans la théologie catholique. L’Ascension est certes une grande fête chrétienne, mais elle n’a pas, en Espagne, la même densité sociale que la Semaine sainte ou que le 15 août.

Le Jeudi saint et le Vendredi saint sont au cœur de la culture religieuse espagnole. Le week-end de Pâques n’est pas seulement un moment liturgique : c’est un fait social massif. Processions, confréries, pénitents, musique, statues portées dans les rues, tourisme intérieur, traditions locales : la Semana Santa structure réellement la vie collective dans de nombreuses régions. Même des personnes peu pratiquantes y participent comme à un rituel communautaire, familial et patrimonial.

L’État espagnol ne conserve donc pas seulement une fête religieuse : il préserve une institution sociale. Supprimer ou marginaliser le Jeudi saint et le Vendredi saint aurait été politiquement, culturellement et économiquement beaucoup plus sensible que de ne pas retenir l’Ascension.

Le Vendredi saint, en particulier, possède un statut très fort. Il commémore la Passion du Christ, sa mort, moment dramatique central du christianisme. Dans un pays où la religiosité populaire s’est beaucoup exprimée à travers la souffrance, la procession, le deuil, l’image du Christ crucifié et celle de la Vierge douloureuse, ce jour conserve une puissance symbolique considérable.

Le Jeudi saint, lui aussi, occupe une place importante. Il ouvre le grand bloc rituel de la fin de la Semaine sainte : la Cène, l’arrestation du Christ, les veillées, les processions nocturnes. En Espagne, il fonctionne également comme une charnière vers un long week-end religieux, familial et touristique.

Le 15 août, fête de l’Assomption, possède une autre force. C’est une grande fête mariale. Or l’Espagne est profondément marquée par une culture catholique très attachée à la figure de la Vierge. Le culte marial y est extrêmement enraciné : vierges patronnes, sanctuaires, fêtes locales, processions, identités de villes et de villages. Le 15 août tombe en outre au cœur de l’été, au moment des fêtes patronales, des vacances, des retours au village et d’une intense sociabilité populaire. Là encore, l’État ne choisit pas seulement une date religieuse ; il conserve une fête déjà profondément inscrite dans les pratiques sociales.

En somme, l’Ascension a été sacrifiée non parce qu’elle serait sans importance religieuse, mais parce qu’elle pesait moins lourd dans la vie collective espagnole. Face à la Semaine sainte, immense théâtre populaire du catholicisme espagnol, et face au 15 août, fête mariale majeure doublée d’un grand rendez-vous estival, elle apparaissait plus facile à déplacer, puis à détacher du calendrier civil.

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Nico Salvado

Cofondateur et directeur d’Equinox, Nico Salvado est journaliste spécialisé en politique et économie. Passé par Radio France et NRJ, il est aujourd’hui correspondant pour Europe 1 en Espagne, où il décrypte l’actualité nationale et les enjeux économiques du pays.
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Nico Salvado

Cofondateur et directeur d’Equinox, Nico Salvado est journaliste spécialisé en politique et économie. Passé par Radio France et NRJ, il est aujourd’hui correspondant pour Europe 1 en Espagne, où il décrypte l’actualité nationale et les enjeux économiques du pays.
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