Quinze ans qu’Equinox raconte Barcelone aux Français. Quinze ans qu’on ouvre le site « juste vite fait » et qu’on finit vingt minutes plus tard à lire un papier sur un couple qui s’est séparé à cause d’un appart trop petit à Gràcia, un autre sur les guiris qui envahissent les plages et un troisième sur la meilleure tortilla de la ville.
Derrière chaque clic se cache un lecteur bien particulier. Parce qu’on ne lit pas Equinox de la même façon si on vient d’arriver à Barcelone, qu’on y vit depuis longtemps ou qu’on peine encore à y trouver ses marques.
Le Français fraîchement débarqué
Il est arrivé il y a trois semaines, trois jours ou la veille au soir. Adepte du groupe des Français de Barcelone, il multiplie les posts pour savoir :
– Comment obtenir le NIE rapidement ?
– Si quelqu’un a des plans pour une coloc (moins de 300 euros et préférablement dans le centre-ville)
– Quel sont les meilleurs bars pour regarder le match ?
En général, il n’obtient que des réponses cinglantes comme « sujet déjà abordé, utilise la petite loupe.», ou des arnaques. S’il fera chou blanc pour résoudre sa situation administrative, il se fera, en revanche, plein de nouveaux copains supporters.
Très vite, Equinox devient son guide de survie. Il apprend qu’en Espagne, l’administration peut demander trois papiers pour obtenir un papier qui permet d’obtenir les deux autres. Il découvre aussi qu’à Barcelone, « appartement lumineux » signifie souvent une minuscule fenêtre donnant sur un patio intérieur qui fait aussi office de local à poubelle. C’est aussi le lecteur qui partage les articles à sa famille restée en France pour lui expliquer son nouveau quotidien.
Le pseudo-local hater
C’est probablement le lecteur le plus fascinant. C’est celui qui jure qu’il a pris ses distances avec la communauté française mais qui commente tous nos articles pour nous dire qu’on a vraiment rien compris.
Ce lecteur vit à Barcelone depuis si longtemps qu’il corrige ses amis en visite quand ils osent prononcer “paella” avec un L à la française. Suffisamment longtemps aussi pour expliquer à tout le monde que le vrai Barcelone ne se situe plus dans le centre ville. Qu’il préfère l’ambiance de San Andreu à celle du Born et qu’il n’a pas mis les pieds dans le gothique depuis des années. Il commande son café en catalan, roule des yeux quand quelqu’un lui demande où manger des tapas sur La Rambla, et répète à tout bout de champs que Barcelone ce n’est plus ce que c’était.
Officiellement, il ne lit Equinox que pour suivre un peu l’actualité mais en réalité, il clique sur tous les sujets liés :
– À la gentrification.
– Au tourisme.
– Ou aux Français qui ouvrent un concept store.
C’est aussi celui qui commente chaque post pour nous dire que les analyses sont un peu simplistes (sans prendre la peine de lire l’article en entier), qu’il connaît une meilleure adresse, ou qu’on devrait écrire en catalan.
Il revient inexorablement parce qu’Equinox est devenu un drôle de miroir. Un moyen de voir comment les Français regardent Barcelone tout en faisant semblant de ne plus être vraiment français soi-même.
Le lecteur qui a le mal du pays
Ce type de lecteur ouvre Equinox non seulement pour s’informer, mais surtout pour se rassurer. Non, il n’est pas seul à vivre ces montagnes russes émotionnelles que provoquent l’expatriation.
Parce qu’il faut reconnaître une chose : cette ville provoque des émotions très spécifiques. Une alternance permanente entre euphorie et épuisement. Un jour, on regarde le coucher du soleil aux bunkers en se disant qu’on a réussi sa vie. Le lendemain, on pleure après avoir visité un loft cosy de 15 m².
Ce lecteur adore les articles où les autres Français témoignent de leur vie ici. Il lit Equinox comme on écoute des amis raconter leurs galères au bar, et se délecte des joutes verbales qui se déroulent dans la section commentaire. C’est le lecteur qui rit devant certains articles avant de réaliser, une minute plus tard, qu’il est personnellement visé.
Le lecteur frontalier
Enfin, il existe une catégorie encore plus mystérieuse. Le lecteur accidentel. Le Français de Perpignan, le retraité de Rosas ou l’Espagnol qui a traversé les Pyrénées. Bref, quelqu’un qui ne vit pas à Barcelone mais que l’algorithme d’Equinox a capturé dans ses filets numériques. Au départ, il clique par erreur. Et, de fil en aiguille, il se retrouve dans un vortex de débats qui ne le concernent absolument pas. Il connaît désormais le prix moyen d’un café à l’Eixample, a un avis très tranché sur les touristes à la Barceloneta, et sait quels quartiers sont devenus invivables. Le tout alors qu’il habite littéralement à 2h30 de train.
Equinox lui ouvre les portes d’un monde peuplé d’étranges créatures qui se plaignent du prix des loyers tout en vivant dans l’une des villes les plus désirées d’Europe, jure depuis huit ans, qu’ils vont bientôt rentrer, et découvrent chaque été avec stupeur, qu’il fait chaud en Espagne.
Peut-être est-ce aussi pour ça qu’Equinox dure depuis quinze ans. Parce qu’au-delà des infos pratiques, des bons plans, des polémiques locales ou des listes de restaurants, le journal raconte surtout une communauté un peu perdue, un peu contradictoire, et souvent drôle malgré elle. Une communauté qui essaie de comprendre ce qu’elle fait ici. Et, qui aime secrètement voir que les autres se posent exactement les mêmes questions.




