En 2025, la Catalogne a enregistré 93 fusillades, soit 35% de plus qu’en 2024. Et depuis le début 2026, la cadence s’accélère : en six mois, la Catalogne a déjà enregistré presque autant d’homicides par arme à feu que sur toute l’année dernière. De quoi alimenter la comparaison avec Marseille, mais les spécialistes invitent à la nuance.
Le 10 juin 2026, un homme est abattu calle Balmes, en plein cœur de Barcelone, devant un commissariat de la Police nationale. La ville est alors sous le plus important dispositif de sécurité de ces dernières années pour la visite du pape Léon XIV. Trois jours plus tôt, un autre homme était exécuté Zona Franca à coups de rafales d’arme semi-automatique.
Le 23 juin, nuit de la San Juan, des tirs éclatent dans un appartement du quartier du Born à Barcelone, deux suspects sont interpellés peu après avec une arme et un kilo de cocaïne dans leur véhicule. Dans la même nuit, un homme est admis à l’hôpital de Bellvitge avec une blessure par arme à feu au genou. En six mois, la Catalogne a déjà enregistré autant d’homicides par arme à feu que sur toute l’année 2025. La question s’impose : la région suit-elle la trajectoire de Marseille, régulièrement citée comme le repoussoir européen du narcotrafic ?
« On commence à reconnaître certains signes »
Muss B. est marseillais. Il vit à Barcelone depuis une dizaine d’années. Quand il entend parler des fusillades qui se multiplient en Catalogne, quelque chose lui revient. « Ce qui me frappe, c’est que cela me rappelle les débuts de l’intensification du phénomène à Marseille. À l’époque, on avait encore le sentiment qu’il s’agissait d’événements isolés, mais progressivement ces faits divers sont devenus plus fréquents et plus visibles. » Il s’empresse toutefois d’ajouter que les deux villes restent « assez différentes », Marseille portant une histoire particulière avec le banditisme ancrée depuis plusieurs décennies.
Ce qui l’inquiète davantage, c’est un autre phénomène. « Le risque de voir les règlements de comptes devenir progressivement quelque chose de banal dans le paysage médiatique. C’est ce qui s’est produit à Marseille, à force d’en entendre parler, ces événements finissent par être perçus comme des faits divers parmi d’autres. »

Barcelone, hub criminel de longue date
Pour Marc Balcells Magrans, Directeur du département de criminologie des études de droit et science politique de l’UOC, la surprise ne doit pas être là où on la cherche. « Que Barcelone soit un hub du crime organisé n’est pas une surprise. D’abord parce qu’il y a un port, ensuite un aéroport, et puis une route qui connecte la France avec le reste de l’Espagne. » La criminalité organisée, précise-t-il, est présente à Barcelone « depuis le 19ème siècle ».
Ce qui est nouveau en revanche, c’est la confluence récente de plusieurs incidents impliquant des armes à feu dans une ville où ce type de violence restait jusqu’ici exceptionnel. L’assassinat du 10 juin en est l’illustration la plus saisissante. Pourtant, Balcells tempère l’interprétation symbolique. « Ce n’est pas un défi à l’État. Ces groupes ont besoin de voler sous les radars. Il a été exécuté là parce que la cible passait par là. » Une question d’opportunité, pas de provocation.
Les groupes de l’Est, nouvel acteur militarisé
Derrière l’escalade des armes à feu, les enquêteurs des Mossos d’Esquadra (police catalane) pointent notamment des clans venus d’Europe de l’Est, particulièrement du Monténégro. Plusieurs des homicides récents leur sont attribués, deux meurtres en trois semaines dans la même rue de la Zona Franca, le dernier le 7 juin, et probablement l’affaire de la calle Balmes.
Pour Balcells, ces groupes introduisent une rupture qualitative. « Ces groupes arrivent ici avec une culture de l’arme et une disponibilité de ces armes. Ce qui inquiète, c’est qu’ils sont hautement militarisés et hautement violents. » Et leur présence a un effet de contagion sur l’ensemble du milieu criminel local. En vendant des armes sur le marché noir barcelonais, ils facilitent l’accès aux armes pour des délinquants qui en étaient jusqu’ici dépourvus. « Avant, l’accès aux armes était beaucoup plus difficile », résume le criminologue. Une donnée corroborée par les chiffres des Mossos : au premier trimestre 2026, 35% des pistolets saisis lors d’incidents étaient des armes réelles, contre 28% sur l’ensemble de 2025.

Barcelone n’est pas Marseille, pas encore
Les chiffres bruts invitent à relativiser l’emballement médiatique. Marseille a comptabilisé 17 morts liées au narcotrafic en 2025, contre sept pour toute la Catalogne, une région presque dix fois plus peuplée. Et dans 60% des fusillades catalanes de l’année passée, aucune victime n’a été recensée, il s’agissait surtout d’actes d’intimidation entre groupes rivaux.
Muss B. le confirme depuis son expérience personnelle. « Je ne pense pas que la situation soit comparable à celle de Marseille et je ne vis pas avec la peur permanente d’être victime d’une balle perdue. » Balcells refuse de son côté tout cadre temporel. « Je ne me risquerais pas à parler de délais. La criminalité est un phénomène très culturel, très sociologique. Ce n’est pas un phénomène scientifique ou médical dont on pourrait dire que dans dix ans la mafia sera installée. »
La normalisation, le vrai danger
Ce sur quoi les deux hommes s’accordent, c’est le risque d’accoutumance. Muss B. a vu Marseille s’y enfoncer progressivement. « J’ai déjà vu comment ce phénomène pouvait s’installer dans une grande ville et devenir un sujet récurrent. J’ai grandi dans un quartier populaire de Marseille et, en partie, j’ai choisi de quitter la ville pour m’éloigner de cet environnement. »
Balcells pose la même question de façon plus abrupte. « Est-ce qu’on n’en parlait pas avant, ou bien les exécutions continuaient à se passer dans des quartiers marginaux où on les considérait comme acquises ? » Le déplacement de la violence vers des zones plus centrales, Balmes, Consell de Cent, le Born lors de la nuit de la San Juan, n’est peut-être pas un signe d’aggravation en soi, mais il rend le phénomène visible là où on ne l’attendait pas. Et c’est précisément cette visibilité qui force, enfin, à le regarder en face.




