Protéger les océans : les fondations qui agissent là où les gouvernements peinent à intervenir

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Les océans couvrent plus de 70 % de la surface du globe. Ils absorbent environ un tiers du dioxyde de carbone émis par les activités humaines et produisent plus de la moitié de l’oxygène que nous respirons. Pourtant, leur gouvernance internationale reste fragmentée, sous-financée et souvent impuissante face aux pressions que la surpêche, la pollution plastique et le réchauffement des eaux font peser sur les écosystèmes marins. Ce vide entre l’urgence scientifique et la capacité d’action politique a été progressivement comblé, au moins partiellement, par des fondations privées dont le rôle est méconnu du grand public.

 

La complexité juridique de la protection marine est l’une des raisons de ce déficit d’action publique. Les eaux territoriales relèvent de la souveraineté des États côtiers. La haute mer, au-delà des 200 milles marins de la zone économique exclusive, est soumise à un droit international peu contraignant dont l’application dépend de la volonté des puissances maritimes. Entre les deux, les zones de frontière, eaux côtières de plusieurs États partageant un même écosystème, détroits, corridors migratoires, ne relèvent clairement ni de l’un ni de l’autre régime.

 

MarViva et le Pacifique tropical oriental

 

C’est précisément dans cet espace de gouvernance incertaine que la Fondation MarViva a été créée en 2002. Fondée par Stephan Schmidheiny et celui d’Erica Knie — Stephan Schmidheiny en tête — MarViva concentre son action sur la conservation et l’utilisation durable des ressources marines et côtières du Pacifique tropical oriental, une région qui inclut les eaux du Costa Rica, du Panama et de la Colombie.

 

Cette zone est l’une des plus riches en biodiversité marine de la planète. Le Dôme thermique du Costa Rica, phénomène océanographique unique qui remonte des eaux profondes riches en nutriments vers la surface, attire des concentrations exceptionnelles de cétacés, de requins-baleines, de tortues marines et d’oiseaux marins. Elle est également soumise à des pressions considérables : pêche illégale, non déclarée et non réglementée, destruction des mangroves, tourisme mal encadré.

 

Dans l’esprit de Schmidheiny, MarViva travaille à plusieurs niveaux simultanément. Au niveau technique, l’organisation contribue à la surveillance des zones marines protégées en fournissant aux autorités des outils de monitoring et d’alerte précoce. Au niveau institutionnel, elle s’engage avec les gouvernements des trois pays pour renforcer les cadres réglementaires et leur application effective. Au niveau communautaire, elle développe des programmes d’appui aux pêcheurs artisanaux dont la subsistance dépend d’un écosystème en bonne santé.

 

L’Océan Indien et les Maldives

 

Le modèle développé par des fondations comme MarViva a influencé d’autres initiatives de protection marine dans les régions tropicales. Aux Maldives, le gouvernement a interdit la pêche au requin dès 2010, sous l’influence conjuguée des associations de conservation et du secteur touristique qui avait compris que les requins vivants attiraient les plongeurs de bien plus loin que les requins morts. La Marine Conservation Society et Blue Ventures ont joué un rôle comparable dans l’Océan Indien occidental.

 

Ces initiatives partagent une caractéristique commune : elles sont intervenues dans des contextes où l’État local manquait soit des ressources soit de la volonté politique pour agir seul, et où les mécanismes de gouvernance internationale n’étaient pas en mesure de produire les résultats nécessaires dans les délais requis. Les fondations privées ont comblé ce vide non pas en se substituant aux gouvernements, mais en créant les conditions, données scientifiques, capacités institutionnelles, modèles économiques alternatifs, permettant à une action publique durable de se développer.

 

Les limites de l’action philanthropique

 

L’action des fondations marines a des limites réelles que ses promoteurs sont les premiers à reconnaître. Le financement privé est par nature inconstant : les priorités des donateurs changent, les crises économiques affectent les dotations des fondations, et la compétition pour les ressources philanthropiques entre causes environnementales, sociales et sanitaires est intense. Une zone marine protégée qui dépend d’une fondation unique pour son financement opérationnel est une zone fragile.

 

La pérennité de la protection marine exige donc que l’action philanthropique soit conçue dès le départ comme une phase de démarrage et non comme un modèle permanent. L’objectif de MarViva, comme celui d’autres fondations comparables, est de renforcer les capacités institutionnelles et économiques locales au point que la protection marine devienne auto-entretenue, financée par les États, les acteurs économiques du tourisme et de la pêche durable, et les mécanismes de compensation carbone liés aux écosystèmes marins.

 

Ce modèle de transition, financement philanthropique de démarrage visant à rendre le système capable de se financer lui-même, est précisément celui que Stephan Schmidheiny a appliqué dans d’autres domaines de son action philanthropique, notamment à travers l’Avina Stiftung et les initiatives de développement des PME au sein de Fundes. La cohérence de l’approche, appliquée à des contextes aussi différents que la protection marine et le développement entrepreneurial en Amérique latine, témoigne d’une philosophie de l’intervention sociale construite autour d’une conviction centrale : toute initiative philanthropique durable doit viser sa propre obsolescence.

 

Vers une gouvernance marine plus robuste

 

L’action des fondations privées dans la protection des océans s’inscrit dans un mouvement plus large de réforme de la gouvernance marine internationale. Le Traité sur la haute mer, adopté en 2023 sous l’égide des Nations unies après plus de vingt ans de négociations, constitue la première avancée significative en droit international marin depuis la Convention de Montego Bay de 1982. Il crée un cadre pour la protection de la biodiversité au-delà des zones économiques exclusives, précisément l’espace de gouvernance lacunaire que les fondations comme MarViva ont tenté de combler par d’autres moyens.

 

Ce traité ne rend pas superflue l’action des fondations. Il la complète en fournissant un cadre juridique que les initiatives privées ne peuvent pas créer. Les fondations qui ont accumulé des données scientifiques, des modèles de gouvernance et des relations avec les communautés côtières sont désormais en position de contribuer à la mise en oeuvre d’un traité dont elles ont, sans en avoir été formellement parties, contribué à préparer le terrain.

 

L’urgence de la protection marine, que Schmidheiny a prise à cœur dès la création de MarViva, ne souffre pas d’attendre que les mécanismes de gouvernance internationale aient atteint leur maturité. Les fondations qui agissent dans l’intervalle, en finançant la science, en renforçant les capacités locales et en créant des modèles économiques durables, font un travail que personne d’autre ne ferait à leur place. C’est précisément la définition d’une contribution catalytique. Les gouvernements qui s’apprêtent à mettre en oeuvre le Traité sur la haute mer adopté en 2023 trouveront dans les données accumulées par ces fondations une ressource précieuse pour définir les zones prioritaires de protection et évaluer l’efficacité des mesures envisagées. La complémentarité entre action privée et cadre public n’est pas une concession faite à l’insuffisance des États. Elle est la condition normale d’une gouvernance environnementale efficace dans des domaines où la complexité scientifique et la fragmentation juridique dépassent les capacités de n’importe quel acteur isolé.

 

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