Moins d’enfants, plus de centenaires, plus de résidents internationaux, une ville où l’on s’installe moins longtemps : les derniers chiffres du registre municipal des habitants dessinent les contours d’une population qui change en profondeur. Décryptage avec le démographe Antonio López-Gay.
Photos : Clémentine Laurent
Barcelone compte 1 729 963 habitants en 2026, selon la dernière lecture du padró municipal d’habitants, le registre municipal. Malgré une baisse de 0,1% en un an, la ville reste à son deuxième niveau de population le plus élevé depuis quarante ans. Mais derrière cette stabilité apparente, le profil des Barcelonais change. Moins familiale, plus internationale, avec des habitants plus mobiles : Barcelone se recompose.
Une ville moins familiale
Côté natalité, Barcelone a enregistré 11 012 naissances en 2025, le nombre le plus bas depuis 1900, avec la seule exception de 1939. Le registre indique également qu’il y a eu plus de décès que de naissances. Cette tendance ne date pas d’hier : elle s’explique par une faible fécondité installée depuis plusieurs décennies, mais aussi par une population plus âgée.
Moins d’un foyer sur quatre compte au moins un enfant ou adolescent. « Dans la municipalité de Barcelone, environ 45% des femmes de 35 à 39 ans, soit presque la moitié, ne vivent pas avec un enfant. En banlieue, ce pourcentage est d’environ 27% », souligne Antonio López-Gay, professeur à l’Université autonome de Barcelone et chercheur au Centre d’études démographiques.
Le logement pèse fortement dans cette évolution : loyers élevés, appartements plus petits, difficultés d’accès à la propriété expliquent en partie cette tendance. Le démographe évoque aussi des trajectoires de vie plus individuelles et des quartiers centraux moins adaptés aux familles. À Ciutat Vella, par exemple, l’espace public, marqué par le tourisme et une forte circulation de personnes, peut sembler moins accueillant pour des enfants.
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De l’autre côté de la pyramide des âges, le registre municipal relève un autre record : celui des centenaires. Barcelone en compte désormais 1 196, soit 332 de plus en cinq ans. Pour Antonio López-Gay, le défi concerne surtout les conditions dans lesquelles les personnes âgées pourront vieillir à Barcelone. Jusqu’ici, une partie du vieillissement était concentrée dans des quartiers construits dans les années 1950 et 1960, notamment à Nou Barris ou Sant Martí, où les habitants avaient souvent vieilli ensemble, entourés de voisins du même âge ou de commerçants connus, « ce qui pouvait résoudre des problèmes d’assistance et réduire l’isolement social », explique-t-il.
Mais cette façon de vieillir pourrait changer. Dans les quartiers marqués par le tourisme, les locations courtes ou une forte rotation résidentielle, les personnes âgées risquent d’être moins entourées de voisins stables. Les liens de proximité peuvent alors s’affaiblir. « Si dans votre immeuble il y a deux ou trois appartements touristiques, le risque d’isolement augmente », illustre le démographe.
Des nouveaux arrivants plus mobiles et plus qualifiés
Barcelone reste une ville très internationale. Plus d’un quart de sa population, soit 26,6%, est inscrite au registre municipal avec une nationalité étrangère. Au total, 181 nationalités cohabitent dans la ville, en plus de la nationalité espagnole.
Pour Antonio López-Gay, cette diversité n’a rien d’une rupture dans l’histoire urbaine de Barcelone. Elle s’inscrit dans une histoire longue, construite par vagues migratoires successives, d’abord venues d’autres territoires catalans et d’Espagne, puis largement internationales depuis la fin des années 1990. « Ville et migration vont toujours ensemble. Ce qui est exceptionnel dans une ville, ce n’est pas qu’il y ait de la migration, c’est qu’il n’y en ait pas. »

La nouveauté tient plutôt au profil des nouveaux arrivants. La migration actuelle est plus hétérogène et souvent plus qualifiée. Parmi les personnes arrivées à Barcelone en 2025, le profil dominant est celui de jeunes adultes nés à l’étranger, et 44% d’entre elles déclarent avoir un diplôme universitaire ou une formation supérieure.
Barcelone attire donc aussi des personnes qui ne cherchent pas seulement un emploi, mais un cadre de vie : climat, télétravail, réseau international et qualité urbaine. « La ville s’est convertie en l’un des grands points du monde dans la compétition pour attirer les migrants de style de vie », constate le démographe.
Une ville où l’on reste moins longtemps
Cependant, ces nouveaux habitants ne viennent plus forcément pour s’installer durablement. Étudiants internationaux, salariés détachés, télétravailleurs ou nomades numériques : beaucoup vivent Barcelone comme une étape, certains avant de s’établir ailleurs ou de fonder une famille.
« Dans une enquête que nous avons menée, la moitié des personnes arrivées au cours des deux dernières années dans la ville ne pense pas qu’il soit probable qu’elles vivent encore ici dans trois ans. Cela nous donne déjà l’idée que tous ceux qui arrivent ne vont pas forcément résider durablement dans la ville », souligne Antonio López-Gay.
Cette mobilité transforme aussi les quartiers. Quand les habitants changent plus souvent, les liens de voisinage se fragilisent, les commerces s’adaptent à une clientèle plus mobile et la pression sur le logement augmente. En parallèle, la gentrification s’étend. « Cette grande difficulté des populations de classe ouvrière à rester ne concerne plus seulement les quartiers historiques très centraux. Elle s’étend vers Sant Antoni, Sants, Poblenou, el Clot, la Sagrera, le Guinardó… Beaucoup plus de quartiers sont concernés. »
Pour le démographe, ces évolutions dessinent une ville plus fragmentée socialement : « Tout cela nous parle d’une ville où la distance entre les différents groupes sociaux augmente géographiquement. »

Barcelone n’est pas seule dans cette transformation. Madrid, Lisbonne ou d’autres grandes villes européennes attirent aussi des résidents internationaux, des profils qualifiés et des habitants plus mobiles. Mais dans la capitale catalane, ces dynamiques se croisent avec une forte pression touristique et un marché du logement très tendu.
Derrière les chiffres, une question se dessine : Barcelone attire toujours, mais permet-elle encore de s’y installer durablement ? L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir qui habite la ville, mais dans quelles conditions il est possible d’y construire une vie stable, avec un logement accessible, des voisins, des habitudes et des liens de quartier durables.




