Pendant la Coupe du Monde, les absences au travail explosent en Espagne. La fièvre du football se transforme en épidémie de congés mystérieux, d’arrivées tardives et d’arrêts maladie suspects. Un phénomène qui coûte des millions aux entreprises et que personne n’ose vraiment mesurer.
La scène est familière à tout DRH espagnol : le lendemain d’un match de La Roja, la sélection nationale espagnole, le bureau se vide. Les uns arrivent avec des cernes jusqu’aux genoux, les autres envoient un SMS de dernière minute « je ne me sens pas bien ». En ce Mondial 2026, avec l’Espagne engagée dans la compétition et des millions de téléspectateurs scotchés à leurs écrans, le phénomène risque d’atteindre des sommets inédits.
Ce n’est pas une intuition, c’est une réalité documentée. Lors du Mondial de Russie en 2018, l’absentéisme avait bondi de 30 % à l’échelle mondiale par rapport à celui enregistré au Brésil en 2014, selon des données relayées par El Confidencial. Un chiffre vertigineux, mais qui ne surprend pas les spécialistes des ressources humaines.
Aux Pays-Bas, lors du Mondial 2010, le phénomène avait pris des proportions spectaculaires : pas moins de 2 millions de travailleurs néerlandais avaient posé un arrêt maladie les jours de match de leur sélection, soit 25 % de la population active du pays. Une « pandémie » d’un genre particulier, aussi soudaine qu’éphémère.
L’Espagne, terrain fertile pour la grippe footballistique
L’Espagne part avec un handicap structurel puisque le pays affiche déjà en temps normal l’un des taux d’absentéisme les plus élevés d’Europe. Selon le rapport de Synergie España publié en avril, le taux d’arrêt maladie, est 1,8 fois supérieur à la moyenne européenne, et augmente 4,6 fois plus vite que chez ses voisins. En 2025, 21 % du temps de travail contractualisé n’était tout simplement pas effectué.
Dans ce contexte, un tournoi mondial de football n’arrange rien.« L’absentéisme reste un problème sérieux pour les entreprises espagnoles, qui affecte directement leur productivité et leur compétitivité », prévenait Valentín Bote, directeur de Randstad Research, à l’automne 2025, bien avant que le ballon ne commence à rouler.
La grippe footballistique, mode d’emploi
Le scénario se répète à chaque grande compétition. Le soir du match, les bars se remplissent, la bière coule, la nuit s’étire. Le lendemain matin, le réveil sonne, et là, le calcul est vite fait. Un coup de fil au médecin, quelques mots sur un mal de gorge ou une migraine, et voilà un arrêt maladie obtenu sans trop de questions.
Les experts en ressources humaines ne sont pas dupes. « Au vu des études précédentes, la hausse de l’absentéisme et la baisse de productivité observées lors des derniers Mondiaux ne vont pas seulement se maintenir, elles pourraient même s’accentuer », analyse Laura García, experte RH et professeure de MBA à EAE Business School.
Et le Mondial 2026 présente une particularité de taille : organisé aux États-Unis, au Canada et au Mexique, les matchs sont diffusés en pleine nuit en Espagne, avec un décalage horaire de six à neuf heures. Regarder La Roja jouer signifie veiller jusqu’à deux, trois heures du matin pour pointer au bureau quelques heures plus tard. De quoi transformer n’importe quel lendemain de match en journée perdue.
Et si la solution, c’était la flexibilité ?
Face à ce phénomène, certains employeurs tentent une approche différente : plutôt que de sanctionner, ils adaptent. Télétravail le lendemain d’un grand match, horaires décalés, tolérance tacite, autant de soupapes qui permettent de limiter les dégâts sans braquer les équipes.
« La flexibilité est, de fait, le meilleur outil préventif contre l’absentéisme injustifié », estime Claudia Del Barco, consultante RH senior chez Bizneo HR. Mais elle tempère aussitôt « ces politiques ne peuvent pas s’appliquer à tout le monde de la même façon, un employé de bureau peut pointer depuis son canapé, pas un ouvrier en usine ou un infirmier en service ».
Une chose est sûre, tant que le football restera une religion nationale en Espagne, la grippe footballistique continuera de sévir tous les quatre ans. Avec ou sans ordonnance.




