Chaque été, c’est le même rituel. Des milliers de Français installés à Barcelone, Madrid, Valence ou Séville prennent la route des vacances direction Paris, Marseille ou Nancy.
Au contact de leurs proches, ils se rendent compte qu’ils sont devenus ces gens insupportables qui commencent toutes leurs phrases par : « En Espagne… » Et les finissent inlassablement par « Vous ne faites pas ça vous ici ? » alors qu’ils reviennent d’un VIE de 3 mois.
Car, quelle que soit la durée d’un séjour à l’étranger, quitter son pays pour embrasser un autre quotidien laisse des séquelles parfois irréversibles.
« Tu me mets de l’eau gazeuse dans mon vin rouge ? »
Le premier choc survient dès le déjeuner, quand vous versez, le plus naturellement du monde, une lichette de limonade dans votre verre de vin rouge. Autour de la table, un silence pesant s’installe. On vous regarde comme si l’on vous aviez coupé le champagne à la grenadine.
Si en Espagne, le tinto de verano est, comme son nom l’indique, un incontournable de l’été. En France, c’est une hérésie. Pas la peine d’expliquer que « c’est super rafraîchissant ». Personne ne prendra plus jamais votre opinion en considération.
« On mange… maintenant ? Il est seulement midi ! »
En Espagne, on prend un encas vers 11 heures, l’almuerzo, et le vrai repas commence vers 14 heures, parfois plus tard le week-end. En France, à 12 h 05, tout le monde est déjà assis à table. Vous arrivez avec vingt minutes de retard, persuadé d’être en avance, pour découvrir que le poulet est déjà coupé depuis dix minutes et que les pommes de terres sont en train de refroidir. Votre belle -mère vous lance un regard assassin. Votre petit cousin est au bord de la crise d’hypoglémie. Vous vous sentez le pire des malotrus.
Le soir, rebelote. À 19h30, on vous annonce qu’il faut se remettre à table alors que vous veniez tout juste de terminer votre goûter.
Vous finissez par dîner deux fois, avec vos parents, et vous faire un sandwich au fromage vers 22 heures. Ces vacances s’annoncent caloriques.
« Non mais ça se prononce Cadisss »
Quelques mois en Espagne suffisent pour développer un nouveau super-pouvoir : reprendre la prononciation de tout le monde. Vous corrigez votre tante qui prononce le « z » de « Ibiza », expliquez à tout le monde que non, Barcelone n’est pas la capitale des tapas, et roulez les « r » avec une conviction qui met tout le monde mal à l’aise.
Si quelqu’un s’aventure à jouer Bad Bunny vous devenez immédiatement son traducteur officiel alors que personne ne vous avait rien demandé.
Vous vous gardez bien d’ajouter qu’en Espagne, vos amis vous appelle le gabacho et qu’on vous répond en anglais à la boulangerie.
« Pourquoi il n’y a personne dehors ? »
En Espagne, quand il fait chaud, les rues vivent tard.
Si l’après-midi les rues se vident, il n’est pas rare d’observer des enfants jouer encore sur les places ou des seniors discuter sur les bancs, jusque tard le soir, dans les villes comme dans les villages.
En France, à 22h30 dans beaucoup de petites villes, on pourrait tourner un épisode de The Walking Dead. Volets fermés, silence de mort. Vous demandez, inquiet, « Où sont les gens ? »
« Chez eux, » vous répond-on sèchement. Suivi d’un « Oui, on sait… En Espagne les gens se couchent plus tard.»
« Tu as troué ta roue ? »
C’est le symptôme le plus inquiétant de vivre à l’étranger.
On finit par oublier sa propre langue. Pas entièrement, non. Juste les mots les plus simples. Ceux qui semblaient gravés dans le cerveau depuis la maternelle, font soudain défaut.
Vos proches vous écoutent avec un demi-sourire évoquer la fois où vous avez « troué votre roue », pris un rendez-vous à « l’ayuntamiento », ou admiré un « directeur», primé à Cannes.
Le pire, c’est que vous ne vous en rendez même plus compte. Vous ponctuez vos phrases de « vale », « pues » ou « venga » totalement inconscients, remerciez le serveur d’un « gracias » avant de réaliser, une seconde trop tard, que vous êtes dans une brasserie à Limoges. À force de naviguer entre deux langues, vous vous apercevez avec horreur que votre cerveau choisit systématiquement la mauvaise. Résultat : vous passez pour un Français qui ne maîtrise plus vraiment le français, tout en parlant un espagnol qui fera toujours sourire les Espagnols.




