En Espagne, les pompiers luttent contre les incendies avec des produits qui aggravent le changement climatique

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Utilisés dans certaines mousses anti-incendie et dans les équipements de protection, les PFAS permettent aux pompiers de lutter plus efficacement contre les flammes. Mais ces « polluants éternels » contaminent durablement les organismes et l’environnement. Un paradoxe particulièrement inquiétant en Espagne, où le changement climatique multiplie les incendies.

Ils résistent à la chaleur, à l’eau, aux hydrocarbures et aux produits chimiques. Pendant des décennies, les PFAS ont donc été considérés comme des alliés précieux des pompiers. Ces substances sont notamment employées dans certaines mousses destinées à éteindre les feux de carburants, mais aussi dans les vêtements de protection. Leurs propriétés exceptionnelles cachent pourtant un lourd revers. Pratiquement indestructibles dans la nature, les PFAS peuvent s’accumuler dans l’eau, les sols, les animaux et le corps humain. Les pompiers figurent parmi les professions les plus exposées à ces substances surnommées « polluants éternels ».

Des produits particulièrement efficaces contre les flammes

Les PFAS, ou substances per- et polyfluoroalkylées, sont utilisés industriellement depuis le milieu du XXe siècle. On les retrouve dans des produits antiadhésifs, des emballages, des textiles imperméables, mais également dans certains matériels de lutte contre les incendies. Depuis les années 1960, ils entrent notamment dans la composition des mousses filmogènes employées contre les feux de classe B, qui impliquent des liquides inflammables comme l’essence, les solvants ou certains hydrocarbures.

La mousse forme une couche aqueuse à la surface du combustible. Celle-ci empêche les vapeurs inflammables de s’échapper, limite l’apport en oxygène et réduit le risque de reprise du feu. Elle peut ainsi raccourcir la durée d’une intervention et diminuer l’exposition des secours aux fumées toxiques. Les propriétés des PFAS sont également utilisées pour rendre les tenues, les gants et les bottes des pompiers plus résistants à l’eau, à la chaleur et aux produits chimiques.

Les pompiers exposés même après les interventions

Le problème ne se limite pas au moment où les mousses sont projetées sur les flammes. Les pompiers peuvent être exposés aux PFAS tout au long de leur activité professionnelle. Sous l’effet de la chaleur, de l’usure et des lavages, certaines substances peuvent se détacher des textiles de protection. Elles sont ensuite susceptibles de contaminer les véhicules, les casiers, les vestiaires et les sols des casernes.

Les fumées constituent une autre voie d’exposition. Lorsqu’un bâtiment, un véhicule ou un site industriel brûle, les matériaux traités avec des produits fluorés peuvent libérer différents composés chimiques. Même après l’extinction, les équipements et les poussières déposées dans les véhicules peuvent continuer à exposer les intervenants.

Les mousses répandues lors des exercices ou des opérations peuvent également pénétrer dans les sols et rejoindre les eaux souterraines. Plusieurs contaminations importantes relevées autour d’aéroports, de bases militaires et de centres d’entraînement ont été associées à leur utilisation répétée.

Des risques de cancer étudiés de près

Les effets sanitaires dépendent de la substance, de la dose et de la durée d’exposition. Plusieurs PFAS ont néanmoins été associés à des perturbations du système immunitaire, à des atteintes du foie, à des troubles thyroïdiens ou encore à certains cancers. Le Centre international de recherche sur le cancer a classé le PFOA comme cancérogène pour l’être humain. Le PFOS est considéré comme peut-être cancérogène.

Les recherches menées spécifiquement auprès des pompiers restent encore limitées, mais plusieurs études ont retrouvé dans leur organisme des concentrations de certains PFAS supérieures à celles observées dans la population générale. Les mousses, les fumées et les vêtements de protection sont considérés comme des sources possibles de cette exposition professionnelle.

Un possible cercle vicieux avec le réchauffement climatique

La situation présente un autre paradoxe. Certains composés fluorés libérés ou formés lorsque des matériaux contenant des PFAS sont soumis à de très fortes températures peuvent persister dans l’atmosphère. Parmi ces produits de dégradation figurent des gaz fluorés dont le pouvoir de réchauffement peut être plusieurs milliers de fois supérieur à celui du dioxyde de carbone. Certains restent également présents dans l’atmosphère pendant des centaines, voire des milliers d’années.

Les chercheurs décrivent ainsi un possible cercle vicieux : des substances utilisées pour lutter contre les incendies peuvent participer à la pollution et au réchauffement, lesquels augmentent à leur tour les conditions favorables aux feux. Ce mécanisme est particulièrement préoccupant dans le sud de l’Europe. L’Espagne, le Portugal et le sud de la France connaissent des températures plus élevées, des sécheresses prolongées et des saisons à risque de plus en plus longues. Les pompiers doivent donc intervenir davantage, augmentant potentiellement leur exposition aux polluants.

Des recherches menées en Espagne, en France et au Portugal

Le programme européen ALERT-PFAS, lancé en 2024, cherche précisément à mieux comprendre cette contamination dans le monde des secours.  Des analyses sont menées auprès de services de pompiers en Espagne, au Portugal et en France. Les chercheurs étudient les mousses d’extinction, les équipements de protection, les fumées et les eaux contaminées après les interventions.

L’objectif est d’identifier les situations les plus dangereuses, de déterminer comment les PFAS circulent dans l’environnement professionnel des pompiers et de proposer des mesures permettant de réduire leur exposition. Le programme travaille aussi sur une cartographie des contaminations dans le sud-ouest de l’Europe.

L’Europe a décidé de restreindre les mousses contenant des PFAS

L’Union européenne a adopté en octobre 2025 une nouvelle restriction sur les PFAS présents dans les mousses anti-incendie. Le texte prévoit leur retrait progressif, avec des délais différents selon les usages et les contraintes de sécurité. Pour les services municipaux de lutte contre les incendies, la période générale de transition est de dix-huit mois. Des dérogations plus longues restent cependant prévues pour certaines installations industrielles à haut risque, les navires, l’aviation ou les interventions sur des sites soumis à la réglementation Seveso.

Dans certains cas particulièrement sensibles, la transition pourra atteindre dix ans. Les autorités européennes considèrent qu’une interdiction immédiate risquerait de priver les pompiers de solutions suffisamment efficaces contre certains feux industriels complexes.

Trouver des alternatives sans diminuer la sécurité

Des mousses sans fluor sont déjà disponibles. Mais elles ne possèdent pas toujours les mêmes caractéristiques et peuvent nécessiter une adaptation des équipements, des quantités utilisées et des techniques d’intervention. Le défi consiste donc à abandonner progressivement les PFAS sans exposer davantage les pompiers aux flammes, aux explosions ou aux fumées toxiques.

Les scientifiques recommandent parallèlement de renforcer le suivi médical des professionnels, de mieux décontaminer les casernes et les véhicules, de remplacer les équipements lorsque cela est possible et de limiter l’utilisation des mousses fluorées lors des exercices. Les pompiers se retrouvent ainsi face à une contradiction difficile à résoudre : les produits qui améliorent leur protection immédiate peuvent aussi les exposer à des risques sanitaires durables. En Espagne, où la pression des incendies augmente, sortir de ce piège devient un enjeu majeur de santé publique et de sécurité civile.

 

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The Conversation propose des articles d'analyse de l'actualité, écrits par des universitaires et des chercheurs, et mis à disposition des médias francophones. Issu d'une étroite collaboration entre journalistes, universitaires et chercheurs, il propose d'éclairer le débat public grâce à des analyses indépendantes sur des sujets d'actualité.
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