Canicules plus fréquentes, nuits tropicales qui s’enchaînent et records de chaleur battus : Barcelone est en première ligne face au réchauffement climatique. Si de nombreux habitants se tournent vers la climatisation pour rendre leur logement plus supportable, la véritable réponse se joue à une toute autre échelle : celle de la ville. Végétalisation, désimperméabilisation des sols, axes verts ou refuges climatiques… autant de solutions qui pourraient transformer durablement le quotidien des Barcelonais.
Cet été 2026 restera sans doute comme celui où les effets du réchauffement climatique sont devenus pleinement tangibles. Records de chaleur, nuits tropicales et canicules à répétition donnent un avant-goût du climat auquel Barcelone devra désormais s’adapter. Et si les solutions individuelles comme la climatisation peuvent améliorer la vie quotidienne des habitants, elles demeurent insuffisantes. C’est toute la conception de la ville qu’il faut désormais repenser.
Une ville conçue pour un autre climat
Le réchauffement climatique est annoncé et documenté depuis longtemps, mais les épisodes de chaleur observés ces dernières semaines ont confirmé qu’il ne s’agissait plus d’un problème lointain. « Nous sommes maintenant face à des crises chroniques. Et on ne gère pas des crises chroniques comme on gère des crises aiguës. Le grand problème de nos villes, c’est qu’on ne fait pas les choses comme si c’était réellement un problème chronique de mode de vie », constate Sonia Lavadinho, directrice et fondatrice de Bfluid, cabinet de recherche prospective spécialisé dans la mobilité et le développement territorial.
Pour l’urbaniste, Barcelone part avec un handicap. « Barcelone paie un peu la conception espagnole des espaces publics. La plupart du temps, on fait des places et des rues très minérales. Cette réponse pouvait avoir du sens dans un climat plus tempéré, mais aujourd’hui, avec les besoins en évapotranspiration (le phénomène par lequel les plantes libèrent de la vapeur d’eau dans l’air, ndlr) et en végétation, elle montre ses limites. »
Cette conception de la ville favorise en effet les îlots de chaleur urbains. Le béton, la pierre et l’asphalte emmagasinent la chaleur pendant la journée avant de la restituer la nuit, ce qui empêche les températures de redescendre. Or, comme le rappelle l’experte, la chaleur nocturne constitue le principal enjeu sanitaire, puisqu’elle prive les habitants d’un sommeil réparateur.
Les solutions passent par l’urbanisme
Pour Sonia Lavadinho, la réponse ne consiste pas seulement à protéger les habitants de la chaleur, mais à rafraîchir la ville elle-même. « Une des choses que les villes peuvent faire, c’est vraiment accélérer très vite, mais alors très massivement, tout ce qui concerne l’eau verte. Cela implique de travailler avec le triptyque sol-arbre : des sols vivants, désasphalter massivement et planter des arbres. »
Par « eau verte », l’urbaniste désigne l’eau qui s’infiltre dans les sols et nourrit la végétation, plutôt que de ruisseler sur les surfaces imperméables. L’objectif est de remplacer une partie du bitume par des sols vivants capables d’absorber l’eau de pluie et d’alimenter les arbres. Ces derniers créent davantage d’ombre et peuvent faire baisser de plusieurs degrés la température ressentie dans les rues.
Barcelone expérimente déjà cette approche avec les superilles (superîlots), imaginées au début des années 2000 par l’écologue urbain Salvador Rueda. Leur principe consiste à réduire la circulation automobile au profit des piétons, des espaces publics et de la végétation. Plus récemment, la municipalité a développé les axes verts (eixos verds), de grandes rues végétalisées destinées à former un véritable réseau de fraîcheur à travers l’Eixample. Le plus emblématique est celui de la Carrer del Consell de Cent, inauguré en 2023.
Superîlots, axes verts et refuges climatiques
Toutefois, les travaux n’avançent pas suffisamment rapidement pour suivre le rythme du réchauffement climatique. Pour Sonia Lavadinho, il faudrait que les autorités locales en fassent une priorité : « Barcelone aurait besoin qu’une avenue sur trois devienne une avenue refuge. C’est à cette échelle qu’on commence à répondre aux besoins d’une population aussi importante et à créer un véritable maillage de fraîcheur. »

Car au-delà de la baisse des températures, ces aménagements améliorent également la qualité de vie. « Ces solutions apportent des bénéfices sur le bruit, la santé mentale, la santé physique, la lutte contre l’isolement ou encore la qualité de vie des enfants. Ce n’est pas seulement une question de climat. »
En parallèle, Barcelone a développé un vaste réseau de refuges climatiques, installés dans des bibliothèques, écoles, centres civiques, musées, marchés ou encore parcs, afin d’offrir des lieux frais accessibles lors des épisodes de chaleur extrême. Selon une étude récente, ce dispositif pourrait contribuer à réduire la mortalité liée aux canicules.
Mais ces refuges restent toutefois une solution ponctuelle. « Les refuges climatiques sont une bonne chose, mais ils ne sont qu’une réponse à une urgence. On ne peut pas y habiter. Le véritable enjeu, c’est de faire baisser durablement la température dans les rues, et surtout la nuit », explique Sonia Lavadinho.
Barcelone doit accélérer
Ainsi, les solutions existent. Encore faut-il les déployer à grande échelle. « Les superîlots sont étudiés depuis près de vingt ans. Mais il n’y a pas eu de suivi. Il n’y a pas eu de volonté d’en faire une vraie politique publique. » Alors que de nombreuses villes à travers le monde s’inspirent de l’exemple barcelonais, les pouvoirs locaux sont paradoxalement en train de prendre du retard.
Car le temps est désormais compté, et ces solutions ne peuvent pas sortir du sol du jour au lendemain. « Les arbres ne poussent pas en deux secondes. On a aujourd’hui une véritable course contre la montre. Les canicules arrivent maintenant, mais les arbres qui pourraient rafraîchir la ville mettront des années avant d’offrir toute leur efficacité », avertit Sonia Lavadinho. Pour que Barcelone devienne résiliente, une profonde transformation est donc nécessaire : davantage d’arbres, moins de surfaces minérales et une ville capable de produire naturellement de la fraîcheur.



