Les correfocs de Barcelone, la tradition (trop) bruyante

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Pluie d’étincelles, explosions et tambours assourdissants : les correfocs figurent parmi les traditions les plus spectaculaires de Catalogne. Mais derrière la fête se cache un risque méconnu. Une étude menée auprès des « diables » de Barcelone montre que beaucoup acceptent d’exposer durablement leur audition pour préserver l’intensité du rituel.

Dans les rues étroites de Barcelone, le spectacle est saisissant. Des dizaines de participants déguisés en diables avancent au rythme des tambours, brandissant des fourches chargées de dispositifs pyrotechniques. Les étincelles retombent sur la foule tandis que chaque explosion résonne entre les façades.

Le correfoc, littéralement « course de feu », est devenu un rendez-vous incontournable des fêtes de quartier et des grandes célébrations barcelonaises, notamment la Mercè. Le public ne se contente pas de regarder : il court, danse et se glisse sous les gerbes de feu. Mais cette immersion possède un prix. Le bruit produit par les pétards, les sifflements, les percussions et la réverbération urbaine peut atteindre des niveaux extrêmes.

Jusqu’à 175 décibels dans les rues de Barcelone

Une étude publiée en 2025 dans la revue scientifique Humanities and Social Sciences Communications s’est intéressée à l’exposition sonore des membres des colles de diables, les associations qui organisent et réalisent les correfocs. Selon les travaux de la chercheuse Karla Berrens, certains correfocs pourraient ponctuellement atteindre 175 décibels, en fonction du nombre de dispositifs utilisés simultanément, de la taille du groupe et de la configuration des rues. Les ruelles bordées de hauts immeubles amplifient notamment le bruit par réverbération.

À titre de comparaison, le seuil de douleur auditive est généralement situé autour de 120 décibels. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que plus un son est puissant, plus la durée d’exposition acceptable diminue rapidement. Une exposition répétée peut provoquer des acouphènes ou une perte auditive irréversible. Les mesures effectuées sur un seul pétard sont pourtant bien inférieures. À huit mètres, l’explosion finale d’une carretilla, l’un des dispositifs les plus couramment utilisés, se situe entre 96 et 101 décibels. Les modèles destinés aux enfants produisent entre 70 et 83 décibels.

Le problème vient de l’accumulation. Durant un correfoc, plusieurs dizaines de pétards peuvent exploser en même temps, au milieu des tambours et à proximité immédiate des participants.

Deux participants sur trois ne protègent pas leurs oreilles

L’étude repose notamment sur un questionnaire auquel ont répondu 39 membres de plusieurs colles barcelonaises. L’échantillon reste limité et ne permet donc pas de représenter tous les participants de Catalogne. Les résultats révèlent néanmoins des comportements préoccupants.

Parmi les personnes interrogées, 66,7 % déclaraient ne pas porter de protection auditive. Près des deux tiers participaient à plus de six correfocs chaque année et plus d’un quart à plus de dix événements. Certains membres restent par ailleurs engagés dans leur colla pendant plusieurs décennies.

Un tiers des répondants estimaient que les correfocs avaient déjà eu un effet sur leur audition. Certains évoquaient une baisse de l’acuité auditive, d’autres une sensation d’oreilles bouchées ou des troubles temporaires après les représentations.

Cette exposition peut commencer très tôt. Les enfants peuvent rejoindre certaines sections dès l’âge de 7 ans pour jouer du tambour et commencer à manipuler des dispositifs pyrotechniques adaptés à partir d’environ 10 ans, sous la surveillance d’un adulte. Ils peuvent ensuite poursuivre cette activité pendant une grande partie de leur vie.

Pourquoi les diables refusent-ils les bouchons d’oreilles ?

Les raisons avancées ne relèvent pas uniquement d’un manque d’information. Plusieurs participants expliquent que les protections auditives modifient profondément leur expérience du correfoc. Certains se sentent coupés du spectacle ou trouvent les bouchons inconfortables. D’autres veulent entendre clairement les instructions du responsable chargé de coordonner les départs de feu. Pour beaucoup, les explosions ne sont pas un élément secondaire : elles font partie intégrante de l’identité sonore de la fête.

Le correfoc est en effet conçu comme une expérience totale. La chaleur, les vibrations, la fumée, les lumières et le bruit transforment temporairement la rue. Les spectateurs et les diables partagent alors le même espace, dansent ensemble et participent à une forme de chaos parfaitement organisé.

Selon l’étude, ce sentiment d’appartenance à la colla peut pousser certains membres à minimiser les risques. Les problèmes auditifs finissent parfois par être perçus comme la preuve d’un engagement ancien et profond dans la tradition. Même parmi les personnes reliant directement leurs troubles aux correfocs, aucune ne prévoyait d’abandonner l’activité.

Une tradition profondément enracinée en Catalogne

Les correfocs contemporains sont issus d’anciennes représentations de diables et de créatures fantastiques organisées pendant les fêtes populaires catalanes. À Barcelone, le feu occupe une place importante dans les célébrations publiques depuis plusieurs siècles. Les participants sont regroupés en associations souvent étroitement liées à leur quartier. Les costumes, les emblèmes et les figures portées pendant les défilés font référence à des légendes ou à l’histoire locale.

Appartenir à une colla signifie donc bien plus que participer ponctuellement à une fête. Les membres s’entraînent ensemble, entretiennent le matériel, organisent les déplacements et transmettent leurs connaissances aux enfants. Cette dimension collective explique en partie la difficulté à remettre en question le niveau sonore. Réduire le bruit peut être perçu comme une transformation de l’essence même du correfoc.

Des pétards moins bruyants commencent à apparaître

Les normes encadrent la fabrication, la puissance et l’utilisation des dispositifs pyrotechniques. Elles imposent également des vêtements ignifugés, des gants, des lunettes et différents équipements de protection contre le feu.

Mais l’étude souligne l’absence de règle spécifique imposant une protection auditive aux participants. Les dispositifs sont par ailleurs testés individuellement, dans des conditions très éloignées de celles d’un véritable correfoc réunissant plusieurs colles dans une rue étroite.

Certains fabricants développent désormais des produits moins bruyants et plus respectueux de l’environnement, utilisant notamment du carton recyclé et une plus faible quantité de matière explosive. Des modèles limités à environ 97 décibels ont ainsi commencé à apparaître.

Cette évolution ne fait toutefois pas l’unanimité. Pour certains diables, un correfoc silencieux ou fortement atténué ne serait plus réellement un correfoc. Le bruit rythme les déplacements, annonce les explosions et contribue à l’impression de puissance recherchée.

Comment protéger son audition pendant un correfoc ?

L’OMS recommande de porter des bouchons d’oreilles dans les environnements bruyants, de s’éloigner autant que possible de la source sonore et d’accorder régulièrement une pause à ses oreilles.

Pour les diables, l’enjeu consiste à utiliser des protections adaptées qui réduisent le volume sans empêcher d’entendre les consignes de sécurité. Les bouchons filtrants conçus pour les musiciens peuvent, par exemple, atténuer le bruit de manière plus équilibrée que de simples bouchons en mousse.

Les spectateurs doivent également rester prudents, particulièrement lorsqu’ils accompagnent de jeunes enfants. Des sifflements persistants, une sensation d’oreille bouchée ou des difficultés à suivre une conversation après l’événement doivent conduire à consulter un professionnel de santé.

Préserver le feu sans sacrifier l’audition

Les correfocs restent l’une des expressions les plus puissantes de la culture populaire catalane. Leur succès repose précisément sur cette proximité entre les flammes, les diables et le public.

L’enjeu n’est donc pas nécessairement de supprimer le bruit, mais d’éviter que la fidélité à la tradition conduise à accepter comme inévitable une détérioration de l’audition.

Protections adaptées, meilleure information, mesures sonores réalisées en conditions réelles et pyrotechnie moins agressive pourraient permettre de conserver l’intensité du spectacle. Car une tradition pensée pour être transmise de génération en génération ne devrait pas obliger ceux qui la font vivre à sacrifier leur capacité à l’entendre.

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The Conversation propose des articles d'analyse de l'actualité, écrits par des universitaires et des chercheurs, et mis à disposition des médias francophones. Issu d'une étroite collaboration entre journalistes, universitaires et chercheurs, il propose d'éclairer le débat public grâce à des analyses indépendantes sur des sujets d'actualité.
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