TRIBUNE LIBRE – À Barcelone, on ne cherche plus un appartement : on postule

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Le lundi, Equinox ouvre ses colonnes à des regards personnels sur Barcelone, l’Espagne et la vie locale pour une tribune libre. Cette semaine, c’est Jean-Benoît Kauffmann de vivreabarcelone.com qui prend la plume. Il a vécu à Barcelone de 2007 à 2017 et prépare son retour en début d’année prochaine. 

Je n’ai pas encore visité un seul appartement. Mon retour à Barcelone est prévu pour le début de l’année prochaine, et je n’ai donc rien à raconter d’un couloir bondé un samedi matin. En revanche, j’ai commencé à constituer mon dossier.

C’est tout le sujet de ce texte. En 2007, quand je me suis installé ici la première fois, je n’aurais pas su ce que voulait dire « constituer un dossier » pour louer un appartement. On regardait des annonces, on visitait, on disait oui. Aujourd’hui, six mois avant de poser mes valises, je rassemble des pièces justificatives. Le vocabulaire a changé de camp : chercher un logement à Barcelone n’est plus une recherche, c’est une candidature.

La liste est publique, et elle a des allures d’entretien d’embauche : des revenus au moins égaux à trois fois le loyer, les derniers bulletins de salaire, le contrat de travail, la caution d’un mois déposée à l’Incasòl, presque toujours une garantie supplémentaire, souvent un aval bancaire. Les visites, elles, se font en groupe. Le propriétaire ne choisit plus un locataire, il retient un profil parmi d’autres, sur pièces.

Rien de tout cela n’est illégal. C’est l’accumulation qui dessine autre chose qu’un marché locatif : un processus de sélection.

Ce basculement découle en partie d’une bonne intention. Depuis le 16 mars 2024, la Catalogne encadre les loyers dans les zones dites tendues, en application de la loi nationale de 2023 ; depuis cette année, les locations de saison et les chambres le sont à leur tour. Et sur le papier, la mesure fonctionne : le prix affiché a cessé sa course.

Mais empêcher le prix de trancher ne supprime pas la rareté — cela déplace l’arbitrage. Quand deux cents personnes veulent le même deux-pièces et qu’il devient interdit de monter l’enchère en euros, l’enchère se poursuit dans une autre monnaie : en fiches de paie, en garants, en mois d’avance, en « bon dossier ». La compétition n’a pas quitté le marché barcelonais. Elle a quitté le prix, où elle était visible et mesurable, pour se réfugier dans le profil du candidat, où plus personne ne la mesure.

Le loyer moyen réellement enregistré à Barcelone tourne autour de 1 160 € par mois selon l’Incasòl. Mais cette moyenne intègre les baux anciens, ceux des gens déjà installés. Qui cherche aujourd’hui un deux-pièces central se prépare plutôt à 1 300 ou 1 700 €. Cet écart n’est pas une marge d’erreur statistique : c’est la distance exacte entre ceux qui habitent la ville et ceux qui essaient d’y entrer.

Un dossier irréprochable suppose une chose qu’on formule rarement : être déjà installé. La fiche de paie espagnole, le contrat en cours, l’ancienneté — tout cela s’obtient en vivant ici. Or celui qui cherche un logement, par définition, n’y vit pas encore.

Le nouvel arrivant n’a pas de bulletin de salaire local. L’indépendant non plus, ou pas sous une forme qui rassure. Le jeune qui débute, le retraité, celui qui change de vie : aucun ne coche les cases. Le marché a d’ailleurs une réponse toute prête pour eux, et elle est éloquente — l’aval bancaire, c’est-à-dire de l’argent immobilisé. Le filtre du dossier n’abolit pas le filtre de la fortune. Il le rend seulement plus difficile à dénoncer, parce qu’il a pris l’apparence du sérieux administratif.

Je ne suis pas du bon côté de cette histoire.

Je n’écris pas depuis la place de la victime. Je prépare mon retour avec plusieurs mois devant moi, et cette avance est en soi un privilège : elle me laisse le temps de réunir chaque pièce, de corriger ce qui manque, de me présenter au bon moment avec le bon dossier. Celui qu’un employeur attend dans trois semaines, ou qu’une séparation met dehors, n’a pas cette latitude. C’est lui que le processus écarte, pas moi.

En 2007, je n’ai eu à convaincre personne. La ville m’a pris sans rien me demander. Ce n’est pas de la nostalgie : le Barcelone de 2026 est plus respirable, mieux desservi, plus vert que celui que j’avais quitté. Il est simplement devenu beaucoup plus difficile à habiter pour qui n’y est pas déjà. Et je fais partie, en revenant avec des revenus gagnés ailleurs, de ceux qui ont contribué à le rendre tel.

La ville essaie de reprendre la main : plus de dix mille licences d’appartements touristiques doivent retourner au logement des habitants d’ici 2028. C’est considérable, et il faudra juger sur pièces.

Mais tant que se loger restera un concours sur dossier, le débat continuera de porter sur le mauvais chiffre. On discutera du montant, alors que la vraie question est devenue celle de l’admissibilité : non pas « combien cela coûte », mais « qui a le droit de postuler ».

Une ville qui sélectionne ses habitants sur dossier finit par obtenir exactement les habitants qu’elle a sélectionnés. Barcelone décide en ce moment, sans l’avoir délibéré, à quoi ressemblera sa population dans dix ans. Cela mérite un débat plus large que celui du plafond.

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