Éteindre son téléphone pour mieux lire, marcher, écouter ou simplement discuter : à Barcelone, la déconnexion volontaire gagne du terrain. Une tendance qui répond autant à la saturation numérique qu’au besoin de retrouver du temps, du silence et des relations plus authentiques.
Lorsqu’on franchit les portes de la Casita de Heidi, sur les hauteurs de Vallcarca, la première chose qui nous est demandée est d’éteindre notre téléphone et de le déposer dans un « hôtel à portables ». On s’apprête ainsi à passer un dimanche sans WhatsApp, Instagram ni notifications.
« Les personnes qui viennent pour la première fois ne savent pas très bien à quoi s’attendre », explique Monique Golay, qui organise les événements Offline Club à Barcelone depuis bientôt deux ans. « Elles ont cette frustration au début : “Et maintenant, qu’est-ce que je fais ?” »
Réapprendre à être présent
Se retrouver sans son téléphone peut en effet paraître déroutant, alors que nous passons en moyenne près de quatre heures par jour sur nos appareils numériques, hors travail ou études. C’est notamment pour répondre à cette envie de déconnexion qu’est né en 2024 à Amsterdam The Offline Club, qui a depuis essaimé dans plusieurs villes européennes, dont Barcelone.
Le collectif organise des rencontres régulières, des journées de déconnexion ou encore des « reading raves », où les participants lisent ensemble en silence avant d’échanger. « Le silence est en train de devenir un luxe aujourd’hui, surtout dans les villes », estime Monique Golay. « Nous avons des routines très accélérées : après le travail, on va faire une autre activité, un hobby, du sport, on rentre, on dîne, on va dormir et on recommence. Il n’y a presque plus de moments de pause. Plus nous gagnons du temps grâce à la technologie, plus nous faisons de choses. C’est un peu la fièvre de la productivité. »
Cette sollicitation permanente se double, selon elle, d’une difficulté à nouer des liens durables, particulièrement visible dans une ville de digital nomads, où beaucoup ne restent que quelques années. « Il y a tellement d’événements, de networking, de sport, de run clubs, qu’on n’a pas le temps de cultiver une relation si on n’y met pas de l’intention et de la constance. »
Se déconnecter pour se reconnecter aux autres
Un constat que partage Tristan, Parisien de 28 ans installé à Barcelone depuis seulement un mois. Nous le rencontrons justement lors d’une journée Offline Club. Avant son arrivée en Catalogne, il a passé de plusieurs semaines en Mongolie, loin de son quotidien habituel et largement déconnecté. « C’était quelque chose qui m’avait fait du bien. En arrivant dans cette nouvelle ville, je me suis dit qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de rencontrer des personnes de manière honnête, humaine et présente que dans un événement où l’intention était justement dédiée à la rencontre de l’autre. »
L’expérience commence pourtant par un léger inconfort. Pendant plus d’une heure, les participants sont invités à rester seuls avec eux-mêmes, sans téléphone et presque sans interaction. « Je me suis dit : en fait, je me sens en confiance, presque en sécurité avec ces autres personnes. Ensuite, c’était très simple. Le contexte a fait que c’était facile de s’ouvrir à l’autre. Je ne me suis même pas posé la question, je me suis simplement ouvert. »
Tristan avait déjà commencé à modifier son rapport au smartphone. Quelques semaines auparavant, il avait même abandonné temporairement son iPhone pour un téléphone à clapet. « Ça a super bien marché. Je me suis rendu compte que j’arrivais très bien à travailler et surtout, ça m’a déconnecté des réseaux sociaux », explique-t-il. Aujourd’hui, il dit éviter de le sortir lorsqu’il prend un verre avec quelqu’un et essayer de l’utiliser davantage « avec intention ».
Mais son expérience de l’Offline Club l’a surtout convaincu d’une chose : se déconnecter peut aussi être un moyen de mieux rencontrer les autres. « En un dimanche, tu peux repartir avec trois vraies connexions », se réjouit-il.
Livres, randonnées, musique : s’occuper loin des écrans
Cette recherche de connexions plus directes dépasse largement The Offline Club. Tristan lui-même compte poursuivre avec des clubs de lecture, mais aussi avec d’autres activités collectives. Quelques jours après notre rencontre, cet amateur de méditation participait ainsi à une séance de yoga sur la plage.
« Le fait d’être lié à une activité en particulier crée du lien humain. Ça ne veut pas dire qu’on devient meilleurs amis tout de suite, mais c’est une porte d’entrée », explique-t-il. « Et je pense que ce qui bloque beaucoup d’entre nous dans la connexion avec autrui, c’est justement cette première porte d’entrée. »
À Barcelone, les exemples se multiplient. Le groupe Barcelona Chat’n Chapters Book Party compte plusieurs milliers de membres sur Meetup et organise des « Silent Reading Parties » dans les parcs. Le principe : venir avec un livre papier, lire ensemble en silence puis discuter.
La déconnexion se décline aussi en randonnées en montagne. Sur l’application Meetup, des « Silent Hikes » proposent de marcher sans conversation et sans téléphone : une manière de remettre l’attention sur le paysage et les sensations.
Même tendance dans la musique. À Poblenou, AUDE organise des séances collectives consacrées à l’écoute d’un album entier. Pendant environ 70 minutes, le portable reste de côté et on peut se concentrer entièrement sur une œuvre, à contre-courant du streaming et des catalogues illimités.
Une véritable économie de la déconnexion est ainsi en train d’émerger face à une demande croissante. « Il y a deux mouvements », résume Monique Golay. « D’un côté, la technologie, l’IA, les gadgets. De l’autre, un contre-mouvement. Plus il y a de pression d’un côté, plus un contrepoids se crée de l’autre. »



