Ces Français de Barcelone à qui on répond en anglais

Filles traversant la rue avec valises à l'aéroport ou en ville, en tenue décontractée, sous un arbre, avec des boutiques et des véhicules en arrière-plan.
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Vous aussi, vous avez déjà commandé vos tapas en espagnol pour vous retrouver face à un serveur qui vous répond immédiatement en anglais ? À Barcelone, la scène est familière à de nombreux Français, parfois résidents de longue date. Récit.

Éric vit à Barcelone depuis 18 ans. Pourtant, lorsqu’il s’adresse en espagnol à un serveur ou à un vendeur, il lui arrive encore de se voir répondre immédiatement en anglais. Une situation qui peut sembler anodine pour un touriste, mais qui prend une autre dimension lorsqu’on vit ici depuis plusieurs années et que l’on fait l’effort de parler la langue.

“On me prend directement pour un touriste”, raconte-t-il. Pour lui, ce réflexe illustre une situation à laquelle sont confrontés certains Français installés à Barcelone : avoir beau parler espagnol, leur accent ou leur apparence suffit parfois à faire basculer la conversation en anglais.

Et pourtant, l’anglais reste loin d’être maîtrisé par tous

C’est là que le paradoxe devient intéressant. L’anglais occupe une place importante dans les échanges internationaux et touristiques, mais sa maîtrise n’est pas généralisée. Selon le dernier Eurobaromètre consacré aux langues, publié par la Commission européenne en 2024, environ un tiers des Espagnols déclarent parler suffisamment anglais pour pouvoir tenir une conversation.

Ces chiffres ne permettent évidemment pas de dire que les Espagnols ne parlent pas anglais. Ils montrent plutôt que la capacité à tenir une conversation en anglais n’est pas généralisée, malgré la place croissante de cette langue dans la vie professionnelle et touristique.

Alors, pourquoi basculer directement vers l’anglais ?

C’est précisément ici que se situe la frustration de certains Français installés à Barcelone. Car pour un touriste, répondre en anglais peut sembler pratique. Pour quelqu’un comme Éric, qui vit ici depuis plusieurs années et qui fait l’effort d’apprendre l’espagnol, le même réflexe peut être vécu tout autrement.

“J’avais acheté un billet de train mais il ne fonctionnait pas. Je suis allé voir un agent au guichet et, pendant dix minutes, il m’a parlé en anglais alors que je lui parlais espagnol. À un moment, je lui ai simplement dit de me parler espagnol, et il l’a fait. En plus, on voyait bien que ça lui demandait vraiment un effort de parler anglais.” 

“C’est ça que je trouve incompréhensible, on m’a directement pris pour un touriste et ça avait vraiment l’air ancré dans sa tête qu’il n’arrivait pas à me considérer comme quelqu’un qui parle espagnol. J’ai envie de m’intégrer, mais on me remet dans le statut d’une personne anglo-saxonne ou d’un touriste, alors que ce n’est pas le cas.”.

Le problème, pour lui, ne se limite d’ailleurs pas à quelques échanges dans les commerces ou les lieux touristiques. La même situation peut surgir dans une pharmacie de l’Eixample, un supermarché de Clot ou même sur son vélo dans un piste cyclable.

Ce sentiment est partagé par beaucoup d’autres Français comme Elsa, 64 ans : « Ça m’arrive tout le temps, je leur réponds directement que je ne parle pas anglais, pour qu’on puisse me parler en espagnol ».

Gaëtan, 32 ans, habite à Barcelone depuis deux ans. « C’est surtout dans les commerces », explique-t-il. « Je ne le vis pas mal, mais plutôt avec frustration : dès qu’on remarque que je ne suis pas local, on essaie de communiquer avec moi dans une autre langue. Mais je ne suis pas anglais et, surtout, je préférerais continuer à parler espagnol pour améliorer mon niveau. »

Un problème d’accent ou de niveau d’espagnol ? Pas forcément. Parmi les témoignages recueillis par notre rédaction, nombreux sont ceux qui perlent très bien la langue de Cervantes, et certains sont mêmes des locuteurs natifs. « Comme mon père est français et que je suis blond, on me prend toujours pour un touriste et on me parle en anglais, même quand je réponds en espagnol », nous raconte un jeune Catalan.

Deux intentions différentes pour une même conversation

Pourtant, ce réflexe n’est pas forcément vécu comme une manière de mettre la personne à distance. Santi, serveur espagnol dans l’Eixample, reconnaît passer à l’anglais lorsqu’il entend un accent étranger. Pour lui, il s’agit avant tout de faciliter l’échange.

“Si je vois que la personne parle anglais et que cela peut rendre la conversation plus facile pour elle, je vais naturellement passer à l’anglais. Pour moi, c’est surtout faire un effort pour la personne qui est en face. C’est aussi ce que font mes collègues et, à mon avis, beaucoup d’Espagnols qui parlent anglais avec des personnes qu’ils pensent non hispanophones. Mais si quelqu’un me demande de parler espagnol ou continue à me parler en espagnol, je vais rester en espagnol sans aucun problème. Si son objectif est d’apprendre ou de pratiquer la langue, au contraire, je trouve ça très bien et je ne vois aucune raison de passer à l’anglais.”

Au fond, le malentendu est peut-être là. Pour celui qui apprend l’espagnol, rester dans la langue est une manière de montrer qu’il veut trouver sa place. Pour celui qui lui répond en anglais, changer de langue peut, au contraire, être une façon de lui faciliter la vie.

Peut-être que le plus difficile, pour les Français qui vivent ici, n’est donc pas de parler espagnol. C’est parfois de réussir à faire comprendre qu’ils ne sont pas simplement de passage.

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Image de Cerise De Becque

Cerise De Becque

Diplômée en journalisme de l'IEJ (Paris-Marseille), arrivée à Barcelone en 2022.
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Cerise De Becque

Diplômée en journalisme de l'IEJ (Paris-Marseille), arrivée à Barcelone en 2022.
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