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[REPORTAGE] Huit mois après les attentats, Barcelone préparée au pire

Il y a huit mois jour pour jour, une fourgonnette lancée à toute allure sur la Rambla a bouleversé les habitants et remis en cause la sécurité de la ville. Si la police et la municipalité prennent des mesures pour éviter le pire, certains craignent une nouvelle attaque djihadiste. Reportage. 

Photos: LS/Equinox

“Dès que j’entends une sirène j’y pense, je ne me sens pas tranquille depuis” confie Carmen Romero, qui gère le kiosque de fleurs Flore Cama sur la Rambla. L’attentat du 17 août dernier est encore dans toutes les mémoires. Cet après-midi d’été, une fourgonnette fonçait dans la foule, du haut de la Rambla jusqu’à Liceu. Une course folle faisant 15 morts et des centaines de blessés. Mercé, une autre fleuriste de la Rambla âgée de 50 ans, se dit “très triste pour les victimes” mais ne veut pas avoir peur car “on doit continuer à vivre”.

“Les attentats sont malheureusement partout en Europe, pas seulement ici. Ma famille possède ce commerce depuis quatre générations, je ne me vois pas ne plus travailler sur la Rambla. J’ai eu la chance de ne pas être présente ce jour-là. Une amie fleuriste installée au niveau du Liceu a vu toute la scène, traumatisée, elle n’est jamais revenue” raconte-t-elle.

Concernant la sécurité, la commerçante explique que “toutes les mesures sont bonnes à prendre, mais ça aurait été mieux de faire le nécessaire avant, la Rambla est un point très touristique donc sensible (…) Juste après l’attentat il y avait beaucoup de policiers présents, maintenant c’est revenu à la normale”. Pour Carmen Romero, “c’est difficile de comprendre le protocole, certains jours il y a des agents partout et d’autres on en voit nulle part”.

“J’ai peur que la Sagrada Familia soit attaquée”

La préoccupation est aussi présente à d’autres endroits de Barcelone, comme dans le quartier de la Sagrada Familia. Selon la police espagnole, la célèbre basilique était la cible initiale des terroristes en août dernier. Avec 4,5 millions de visiteurs annuels, le lieu fait donc l’objet d’une haute surveillance. “Bien sûr que j’ai peur, depuis les attentats de Paris et de Belgique je ne suis pas rassurée” raconte à Equinox Helena Botella, qui tient un bureau de tabac en face de la Sagrada Familia. “Les nouvelles installations n’empêcheront pas un attentat. Il s’agit du monument le plus visité d’Espagne et en plus il est religieux, c’est une cible idéale. Même si une voiture ne peut pas circuler, un homme seul avec une bombe peut. Personnellement, je trouve que ça manque d’une surveillance 24h/24. Si des Anglais ont pu s’infiltrer dans la basilique d’autres peuvent le faire” rappelle-t-elle. Début mars, des youtubers publiaient sur Internet une vidéo dans laquelle on les voit escalader les tours de la Sagrada Familia la nuit, puis quitter la basilique sans être arrêtés. Des images qui ont fait scandale et remis en cause les mesures de sécurité du lieu.

Toutefois, la commerçante apprécie la coordination avec la police qui a demandé la coopération des commerçants aux alentours. “Une patrouille, formée par un agent de la Guardia Urbana et un agent des Mossos d’Esquadra, m’a laissé un numéro à appeler si je repère un élément suspect”.

Renforcement de la sécurité

Était-il possible d’éviter le pire? Au lendemain de l’attentat, la sécurité de Barcelone a été remise en question. Beaucoup dénoncent le manque d’obstacles à certains endroits très fréquentés de la capitale catalane pour empêcher le passage de véhicules. La maire de la ville Ada Colau avait rappelé que “la sécurité à 100%” n’existe pas.

Depuis janvier 2015, le niveau d’alerte terroriste en Espagne est de 4 sur 5, le niveau 5 signifiant qu’une attaque est imminente. Toutefois, plusieurs mesures ont été prises suite aux résultats définitifs d’un rapport technique sur la sécurité de la ville, réalisé par le Comité Local de Sécurité de la mairie de Barcelone en novembre. Ce dernier réunit toutes les groupes concernés par la question comme les Mossos d’Esquadra, la Guardia Urbana, Policía Nacional, Guardia Civil et autres services d’urgence.

Dans le centre-ville, des obstacles ont été placés avenue de la Cathédrale et Portal de l’Àngel. En décembre dernier, des bollards fixes ont été installés sur la Rambla. Interviewé par Equinox, Xavi Masip, l’un des responsables d’Amics de la Rambla explique que son association a participé à l’aménagement “car on connaît mieux que personne la Rambla”. Outre des supports psychologiques, aucune autre initiative n’est prévue à l’heure actuelle du côté de l’association. “Après avoir vécu ça une fois, on ne peut pas penser que ça peut encore arriver” conclut le responsable.

Du côté de la Sagrada Familia, le renforcement de la sécurité a été progressif. Les rues Marina et Provença ont été piétonnisées et les accès fermés aux véhicules avec des obstacles. Des camions et patrouilles peuvent être aperçus aux abords de la basilique. Interrogé par Equinox, un agent des Mossos d’Esquadra nous glisse avec un sourire rassurant “il y a bien plus de présence policière depuis le 17 août”. Nous n’en saurons pas plus sur l’organisation. Helena Botella, la gérante du bureau de tabac, pense que des agents circulent en civil : “un de mes collègues s’est fait contrôler une valise remplie de paquets de tabac, ça montre qu’ils sont là même si on ne les voit pas”.

Dans un communiqué publié en novembre dernier, la municipalité a informé que les Mossos d’Esquadra ont commencé à former des agents de la Guardia Urbana pour détecter la radicalisation.

Simulation d’un attentat

Malgré la surveillance policière, chacun à son niveau tente de se préparer au pire. Une association des établissements nocturnes de Barcelone a mis en place une campagne pour renforcer la sécurité. Les employés des bars et boîtes de nuit peuvent suivre quatre heures de cours, qui comprennent la simulation d’un attentat dans leur commerce, à l’issue desquels ils obtiennent un certificat.

À l’échelle nationale, le gouvernement espagnol avait publié en décembre une vidéo, des réflexes à adopter lors d’une attaque terroriste. La première du genre dans le pays, où figurent des conseils comme repérer les sorties de secours ou bien se cacher.

Depuis quelques années, les services de lutte anti-terroriste et les experts s’inquiètent toutefois des “loups solitaires” qui s’avèrent plus difficiles à repérer qu’un groupe. Début mars, plusieurs médias ont relayé une note interne du ministère de l’Intérieur espagnol et du Centre National de Protection des Infrastructures et Cybersécurité (CNPIC) qui expliquait que “sur la messagerie instantannée Telegram une série d’affiches dirigées aux loups solitaires les incitent à commettre des attentats en Espagne en utilisant des couteaux et camions”. Le ministère demandait à un nouveau un renforcement des mesures de sécurité sur l’ensemble du territoire espagnol.