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[ENQUÊTE] A Barcelone, fermeture d’un resto social au profit d’un riche entrepreneur

Devenue une terrasse emblématique du quartier du Born à Barcelone, le bar restaurant social Mescladís vit pourtant ses derniers jours. Suite à un concours de la mairie d’Ada Colau non obtenu, il devra fermer ses portes le 30 avril. Mais le fondateur n’a pas dit son dernier mot.

Photos et vidéo: Joséphine Pelois/Equinox – Mise à jour le 30 avril 2019

“C’est absurde se désole Martín Habiague. Depuis plus de quatorze ans nous menons des actions sociales concrètes dans le quartier, on défend notre slogan “migrer est un droit” en plein centre-ville de Barcelone. On ne peut pas fermer”. Niché en plein coeur du Born, rue dels Carders, le bar restaurant de l’Espai Mescladís a ouvert ses portes en 2011. Avec ses chaises colorées, son patio en pierre apparente et son atmosphère agréable, il est rapidement devenu un lieu en vogue et cité dans de nombreux guides touristiques. Plus qu’un simple restaurant, Mescladís insuffle une véritable philosophie, parfois méconnue des clients.

Il faut remonter à 2005, année où fut créée l’entité sociale du même nom par Martín Habiague. Le fondateur souhaite offrir de vraies opportunités aux immigrés, réfugiés et mineurs non accompagnés à Barcelone à travers des activités. Il commence par louer un petit local sur la place Sant Pere. “J’ai toujours voulu aider les habitants qui n’ont pas de pouvoir, et pas juste en mettant une pancarte à un balcon” confie Martín Habiague. Pour aller plus loin dans l’insertion sociale, le restaurant école voit le jour six ans plus tard. Mescladís obtient la gestion d’un lieu abandonné sur la place Pou de la Figuera, suite à un concours public pilote de Parcs i Jardins, basé sur des conditions sociales. Les élèves apprennent le service et la cuisine. “Sur les quinze employés de l’Espai Mescladís treize étaient en situation irrégulière avant de passer par notre formation. Le restaurant reflète la diversité, l’image de Barcelone comme une ville ouverte” explique le directeur avec amerturme.

Un concours municipal jugé flou

Mais en 2017, c’est la douche froide. La propriété de la terrasse Pou de la Figuera passe aux mains du quartier de Ciutat Vella, qui remet en jeu l’espace à travers un nouveau concours. L’Espai Mescladís dépose sa candidature, mais c’est le chef d’entreprise Sam Karin qui le remporte. “Je n’ai rien contre cet homme mais je suis indigné que notre travail social ne soit pas reconnu par la mairie. Quand nous avons obtenu le concours en 2011, on a fait notre maximum pour l’honorer, car au vu de notre emplacement on savait que tous les yeux étaient rivés sur nous. Les universités européennes m’invitent à présenter mon projet” raconte le fondateur, qui se félicite également que l’entité à but non lucratif s’autofinance à 90%.

Il soulève un autre point: “nous ne sommes pas des experts en concours publics, nous avons sûrement commis des erreurs qui n’ont pas joué en notre faveur. Par exemple, nous avons indiqué 75% du personnel en intégration sociale, en calculant treize employés sur quinze, alors que nous aurions dû écrire 100%. Les conditions du concours étaient assez floues”. Un fait reconnu par Gala Pin du conseil municipal dirigé par la gauche radicale d’Ada Colau, fin mars dans le journal La Vanguardia. Depuis le début de son mandat, la maire actuelle a fait la gentrification l’un de ses cheval de bataille. Sur ses réseaux sociaux, la conseillère en charge du quartier de Ciutat Vella, explique que “le projet gagnant est obligé de continuer un rôle social et d’intégration, avec des critères de commerce juste pour l’environnement et d’avoir 20.000 euros de facturation”. Faire travailler des personnes en risque d’exclusion sociale était valorisé et la collaboration avec la Casal de Barri Pou de la Figuera obligatoire.

Après réception d’une première lettre en août 2018, informant qu’ils ont quinze jours pour quitter les lieux, Mescladís saisit le Tribunal Catalan des Contrats du Secteur Public pour reporter l’expulsion. En ce début du mois d’avril, Martín Habiague affirme qu’ils vont à nouveau saisir les tribunaux, même si Gala Pin assure que “le résultat d’un concours public ne peut pas être changé”. 

Une terrasse ouverte aux entreprises

Si la situation est injuste pour Mescladís, c’est aussi en raison du secret autour du projet gagnant. Le document d’attribution étant public, les gérants ont pu prendre connaissance que Sam Karin reprendra la terrasse. Mais qui est cet homme ? Selon Martín Habiague “le chef d’entreprise a gagné la terrasse du CCCB l’an dernier, il possède aussi celle del Jardí sur la place Rubió i Lluch”. Le créateur s’interroge donc sur l’aspect social de la future terrasse. Plus mystérieux que le projet: le gagnant lui-même. Les moteurs de recherche révèlent peu d’informations sur l’entrepreneur, il aurait le statut autónomo depuis 2012 pour une boulangerie à Pedralbes. Il s’est également chargé de plusieurs caterings en 2016 et 2017 pour le MACBA et un pour Mobile World Capital Barcelona en décembre 2018.

Après plusieurs tentatives, l’entrepreneur d’origine britannique finit par accepter de répondre aux questions d’Equinox. “Mon projet sera à 100% social, en répondant aux critères de la responsabilité sociétale des entreprises. Un programme de formation en hôtellerie pour les jeunes du quartier et les personnes en risque d’exclusion sociale sera mis en place” explique Sam Karin. Il ajoute comprendre “parfaitement les revendications d’une fondation comme Mescladís, mais la mairie autorisait les entreprises à participer”. 

Pour lui, si Mescladís n’a pas remporté le concours c’est uniquement pour des raisons économiques. “Notre canon annuel (l’équivalent d’une taxe pour la ville, NDLR) est de 24.000 euros contre seulement 4.800 euros par Mescladís, un chiffre bien en dessous de la moyenne des bars avec terrasse. De plus, on s’engage à fournir les chiffres de notre facturation régulièrement à la mairie. Le dossier de Mescladís manquait pour moi de transparence, puisqu’il ne comportait pas ces documents”. L’entrepreneur reconnaît que le concours n’obligeait pas à les présenter, il faut une connaissance des concours publics pour savoir que ces éléments sont un plus. “Je respecte les conditions requises, c’est la mairie de Barcelone qui souhaite que cet espace public soit exploité de cette façon, sinon elle aurait fait un concours différent” conclut le Britannique.

En attendant, l’Espai Mescladís a lancé #SOSMescladis pour dénoncer la situation et sensibiliser les Barcelonais. Une pétition circule sur change.org. Dès le mois de mai, Mescladís ouvrira un nouveau restaurant école à l’angle de Gran Via et la rue Comte Borrell, tout en continuant de se battre pour conserver celui du quartier du Born.