Manuel Valls : fin d’une expatriation (presque) comme les autres

par Aurélie Chamerois

L’ancien Premier ministre a amorcé il y a quelques semaines son retour sur la scène politique française avec la sortie d’un livre : Pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines. Retour sur une expatriation inédite qui aura duré moins de trois ans. 

Arrivé en fanfare en 2018 pour briguer la mairie de Barcelone, Manuel Valls en repart sur la pointe des pieds. « Il n’a rien dit à personne, d’ailleurs je n’ai plus trop de contacts avec lui » explique l’écrivaine Nuria Amat, fidèle soutien de l’homme politique et grande artisane de sa candidature aux municipales. Cette intellectuelle de premier plan en Catalogne raconte avoir battu campagne sans compter, et s’être souvent trouvée face à un mur lorsqu’elle prodiguait quelques conseils à Manuel Valls. « C’est difficile de parler avec lui, il était parfois très français, et pourtant il aurait pu gagner facilement » lâche-t-elle, encore amère.

Valls, né à Barcelone, catalanophone et naturalisé français à 20 ans, était-il finalement « trop français » pour réussir à Barcelone ? Alors que dans son livre paru en 2018 et intitulé Vuelvo a Casa (Je rentre à la maison), il expliquait combien la catalanité faisait partie de son identité, il reconnait dans son dernier ouvrage que c’est bien la France qui l’a façonné. « Ces deux-trois ans loin de la France […], je me suis rendue compte combien j’étais français et combien la France me manquait » expliquait-t-il le mois dernier au magazine Le Point.

Un manque de préparation

Comme beaucoup d’expatriés, Manuel Valls pensait connaitre Barcelone, mais en avait manqué les nuances. « Il connaissait la Catalogne, mais comme quelqu’un qui a grandi ailleurs et n’y avait pas vécu récemment, explique le journaliste et écrivain Rafael Jorba, il n’avait pas suivi tous les changements politiques des dernières années, il est arrivé avec l’image de la Barcelone de 1992« . Cet ancien correspondant à Paris avait glissé quelques suggestions à l’ancien Premier ministre français lors de son arrivée, mais sans succès. La polarisation de l’échiquier politique catalan, qui a débuté en 2010 et a connu son paroxysme en 2017, ne laissait pas de place à la candidature de rassemblement que voulait incarner Valls en 2018.manuel valls maire de barcelone« Les expatriés qui repartent au bout de deux ou trois ans manquent en général de préparation, ils arrivent avec une méconnaissance des réalités locales », confirme Audrey Marin-Laflèche, experte en accompagnement des nouveaux arrivants à Barcelone. Manuel Valls s’est rendu compte assez vite qu’il faisait fausse route. L’accord avec Ciudadanos, considéré en Europe comme un parti centriste, mais à Barcelone comme un parti très anti-catalan, a bloqué toute possibilité d’alliance avec les socialistes. Mais la campagne est déjà lancée et il faut tenir le rôle. Le résultat est cruel : sa liste arrive 4e du scrutin, avec seulement six élus. « Nous avons échoué, j’ai échoué » reconnait-il ce soir-là.

Mais Manuel Valls veut encore donner du sens à son engagement politique local, et contre l’avis de ses partenaires de Ciudadanos, il apporte son soutien à Ada Colau qui, grâce à ce vote et à celui des socialistes, peut rester à la tête de la mairie. Il permet ainsi d’éviter que l’indépendantiste Ernest Maragall, arrivé premier du scrutin, ne devienne le nouveau maire de Barcelone. C’est la rupture immédiate avec Ciudadanos, et la pluie d’insultes de la part du camp indépendantiste. « C’est sans doute la meilleure chose qu’il ait faite à Barcelone, souligne Rafael Jorba, sans lui Barcelone serait aux mains des indépendantistes, et cela aurait pu marquer un tournant pour ce mouvement ». On imagine mal un homme politique catalan, bercé dans une culture de partis, prendre une telle décision contre son camp.

Un manque d’intérêt

Malgré l’échec électoral, Manuel Valls reste à Barcelone. Beaucoup par amour : c’est là que vit la femme d’affaires Susana Gallardo, sa compagne depuis l’été 2018. Ils se marient sur l’île de Minorque en septembre 2019. Manuel Valls tient son rôle de conseiller municipal, travaille ses dossiers, s’intéresse aux problématiques locales. Mais il s’ennuie. Les grandes thématiques nationales lui manquent. Lui qui en France s’était trouvé en première ligne de la lutte anti-terroriste, intervenait dans le débat sur la laïcité et s’épanouissait dans les milieux culturels, tourne en rond dans l’hôtel de ville barcelonais. « Les expatriés qui partent le plus vite sont ceux qui ne s’intègrent pas bien à l’écosystème local ou qui ne réussissent pas à valoriser leur expérience passée, indique Audrey Marin-Laflèche, ils partent souvent avec une petite amertume car ils aiment la vie à Barcelone ». 

barcelone élections municipalesDébut 2020 déjà, les séjours à Paris se font plus fréquents, et les interviews s’enchaînent dans les médias français. Le confinement ralentit les plans mais à l’automne, Susana Gallardo achète un appartement dans la capitale française et rejoint le conseil de surveillance d’Unibail-Rodamco-Westfield, basé à Paris. Plus rien ne semble empêcher le départ. En mars, Manuel Valls sort son livre et acte son retour. Nul doute toutefois que, comme beaucoup de Français qui ont vécu à Barcelone, il reviendra souvent, y gardant amis et un attachement particulier.

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