Quand les seins nus dérangent plus en France qu’en Espagne

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Si la pratique du topless, c’est-à-dire de ne pas porter de haut de maillot de bain, est presque courante sur les plages espagnoles, il n’en est pas de même en France. Ce qui transforme le phénomène en un vrai symbole de lutte. 

Photo : Clémentine Laurent/Equinox

Sur l’une des plages de Barcelone, entre les serviettes et les parasols, deux amies lézardent au soleil, sans haut de maillot de bain. Et ce ne sont pas les seules : le dimanche matin à la Barceloneta, les femmes qui pratiquent le topless sont plutôt nombreuses. Le “topless”, qui signifie littéralement ‘sans haut’, consiste tout simplement à ne pas porter de haut de maillot de bain, ce que l’on peut observer sur les plages espagnoles chez des femmes de tous âges. Et pourtant, de l’autre côté de la frontière, en France, la pratique est moins courante. 

19 % des Françaises de 18 ans et plus interrogées affirment faire du topless, en 2021, alors qu’en Espagne elles sont 42 % en 2019, selon l’IFOP. Fait étonnant d’ailleurs, les femmes pratiquent moins le topless qu’avant, alors que l’on défend de plus en plus en Europe une libération du corps de la femme. Une vingtaine d’années après la création du monokini, en 1984, 43 % des femmes de moins de 50 ans s’exposaient seins nus à la plage en France, contre seulement 16 % en 2021.

En Catalogne, la pratique est assez courante par rapport à la côte française méditerranéenne, en particulier sur les criques plus désertes et les plages connues comme “nudistes” mais pas seulement, remarque Judith Díaz Garcés, de l’association Para y por mujeres de Barcelone.

Le topless, interdit sur plusieurs plages françaises

Les Espagnoles osent donc plus retirer leur haut à la plage que les Françaises, alors que de nombreuses associations militent en France pour que les femmes puissent accepter leur corps tel qu’il est et le désexualiser. Et il existe plusieurs explications possibles à cette contradiction. 

La première, et la plus directe : l’interdiction. Dans la loi, que ce soit en France ou en Espagne, le fait de ne pas porter de haut de maillot de bain n’est pas un délit à la plage. Toutefois, certaines communes de l’Hexagone interdisent le monokini par arrêté municipal. Dans certaines villes, donc, faire du topless est passible d’une amende de 38 €. Ainsi, on a pu voir dans les médias des cas de femmes se faire reprendre par les autorités alors qu’elles prenaient le soleil, seins nus, sur certaines plages de France. 

seins nus dérangent france espagnePhoto : Clémentine Laurent/Equinox

En Espagne, si la pratique du topless n’est interdite que dans quelques piscines privées, c’est aussi et surtout parce qu’elle est protégée par les politiques. En Catalogne, durant l’été 2022, le gouvernement régional a mené une campagne visant à accepter son corps tel qu’il est à la plage. Selon le département de l’Égalité et des Féminismes, obliger les femmes à cacher leurs seins à la plage est une “discrimination” et relève de la “sexualisation” de leur corps. “La sexualisation des femmes commence dès notre enfance et nous accompagne durant toute notre vie. Le fait de devoir se couvrir les seins dans certains endroits en est une preuve”, affirme la campagne, en prenant l’exemple des petites filles qui, bien avant l’âge de la puberté, sont habituées à porter un haut de maillot de bain. Mais en France, aucune campagne de ce genre à l’horizon.

Car bien au-delà d’être une simple question de bronzage, l’interdiction ou l’encouragement du topless à la plage est un vrai enjeu féministe, contre le sexisme et la sexualisation de la femme. Dans l’enquête IFOP de 2021, la moitié des Françaises de moins de 30 ans interrogées expliquaient qu’elles ne faisaient pas de monokini par peur d’agressions physiques, de regards insistants ou encore de photos volées qui pourraient ensuite circuler sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, un quart des Françaises a déjà été victime d’atteinte ou d’agression sexuelle dans un lieu dédié à la baignade.

Dans ces conditions, et sans campagne gouvernementale, difficile de retirer son haut de maillot de bain. Plus de la moitié d’entre elles préfèrent également ne pas pratiquer le topless pour protéger leur poitrine du soleil, alors que le lien entre cancer du sein et exposition au soleil n’est pas prouvé. 

Des politiques en faveur de la libération du corps de la femme, en Espagne

Mais en Espagne, la destination touristique avec ses nombreuses plages se conjugue à une politique qui tend clairement en faveur de la libération du corps de la femme, et des droits des femmes en général. « L’Espagne est l’un des pays du monde les plus avancés en ce qui concerne la promotion de l’égalité hommes-femmes et la lutte féministe« , explique Ada Santana Aguilera, présidente de l’association féministe Federación Mujeres Jóvenes à Madrid. »Cela a aidé à ce que beaucoup de femmes se sentent libres pour faire du topless, et que cela soit tant accepté. »

Le pays est un exemple pour la France depuis plusieurs années en matière de prévention et de protection des femmes et enfants victimes de violence conjugale, ce qui entre dans les luttes féministes. En France, on a dénombré 89 féminicides entre le 1er janvier et le 31 août 2022, contre 28 féminicides entre le 1er janvier et le 17 août en Espagne. 

Le gouvernement espagnol, socialiste, avance également dans d’autres luttes féministes, avec notamment la récente loi “Solo sí es sí” sur l’absence de consentement explicite de la victime qui signifie un viol. Un avant-projet de loi a également été approuvé pour offrir la possibilité de “congés menstruels” aux femmes qui souffrent de règles douloureuses. Et la politique espagnole donne même l’exemple, avec une part plus importante de femmes dans le gouvernement et au parlement qu’en France.

Et même en s’éloignant de la politique, le féminisme reste une cause chère au cœur des Espagnols et Espagnoles, qui grossissent les rangs lors des manifestations. Lors de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars dernier, entre 50 000 et 100 000 personnes ont défilé à Madrid contre entre 5000 et 35 000 à Paris. 

Car bien qu’elle ne semble pas l’être, la pratique du topless est un vrai symbole de lutte féministe, en Espagne, affirme Judith Díaz Garcés, de l’association Para y por mujeres de Barcelone. “Disposer librement de son corps est évidemment féministe, et 99 % de la société respecte le corps de l’autre et sa liberté. Mais il faut continuer la lutte pour éviter les mentalités rétrogrades de certains groupes politiques fascistes« . Même si le plus grave problème dans l’inégalité hommes-femmes reste la violence conjugale, le topless est aussi “une forme de libération du corps de la femme”. Pour Ada Santada Aguilera, « la lutte féministe ne réside pas tant dans le geste même de faire du topless, mais plutôt le fait de pouvoir le faire, d’avoir la liberté de le faire« . 

À lire aussi : L’arrêt maladie pour règles douloureuses : un objectif en Espagne

medecin français à Barcelone

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