Barcelone, le catalan et moi

Le lundi, Equinox ouvre ses colonnes à des regards personnels sur Barcelone, l’Espagne et la vie locale pour une tribune libre. Cette semaine, c’est Lou Antonoff, membre de la rédaction d’Equinox, qui prend la plume. 

Image par Mohamed Hassan

J’ai emménagé à Barcelone il y a cinq ans avec la ferme intention d’apprendre le castillan et le catalan.
« C’est le B.A.BA, quand on vit dans une ville, on apprend la langue un point c’est tout. » disais-je très convaincue à mes amis étrangers qui me dévisageaient alors avec un étrange sourire en coin.

Les statistiques sont nuancées. Car si chaque année, le catalan gagne des locuteurs, son usage quotidien, du moins dans les grandes villes comme Barcelone se perd.

Les cours gratuits proposés par la région sont pris d’assaut dès leur mise en ligne pourtant dans la rue, on entend plus parler espagnol, anglais ou français que catalan. Et je ne fais pas exception à la règle. Je vis ici depuis assez longtemps pour avoir un avis tranché sur les meilleures terrasses du Rava, soupirer à la vue d’une valise à roulettes, louer les capacités de prestidigitateur de Puidgemont et rire devant Polonia (programme humoristique façon Groland)… Bref : assez longtemps pour parler catalan.

Et pourtant.

Le catalan et moi entretenons une relation étrange. Cordiale, distante, pleine de bonnes intentions, mais sans jamais passer au stade supérieur. Je le comprends. Plutôt bien, même. Je reconnais les panneaux, lis le journal et suis capable de comprendre des bribes de conversations volées. Mais dès qu’il s’agit de répondre, c’est la panique à bord. Je commence une phrase en français, la saupoudre d’italien et termine par un crash en espagnol devant le regard apitoyé d’un vieux monsieur qui m’avait simplement demandé l’heure.

Je pourrais invoquer mille excuses : le manque de temps, le travail, la fatigue, la vie moderne. Et bien sûr, le fait qu’en arrivant, j’ai déjà du apprendre à parler une langue. Mais la vérité est plus simple et un peu honteuse : pour moi Barcelone est trop confortable pour apprendre le catalan. Ici, tout le monde s’adapte. Tout le temps. Avec le sourire. Et quand on est français, langue déjà un peu envahissante, reconnaissons-le, l’effort devient optionnel.

J’ai pourtant essayé. Chaque nouvelle année entraîne son lot de bonnes résolutions et la première de la liste revient invariablement : cette année, c’est la bonne, je m’y mets.

À chaque fois, le même scénario : je débute une phrase en catalan, hésitante, fragile, et mon interlocuteur, animé d’une gentillesse redoutable, bascule immédiatement en espagnol devant ma flagrante incapacité à élaborer la moindre phrase dans son idiome.

Le message est clair : ne te fatigue pas, on va gagner du temps.

Sauf que ce gain de temps est une perte sèche sur le long terme. Car comment progresser quand personne ne vous laisse ramer ? En même temps, je comprends les locaux qui souhaitent juste arriver au bout d’une conversation laborieuse et intégrer les nouveaux venuss

Mais le catalan devient alors cette langue qu’on admire de loin, qu’on respecte énormément, mais qu’on n’ose pas pratiquer. Une langue de vitrine. De discours politiques. De débats identitaires. Pas celle du quotidien. Plus qu’un simple outil de communication, la langue est aussi le reflet de nos identités culturelles, et pour un étranger qui transporte déjà son bagage linguistique, apprendre une troisième langue, en plus de l’espagnol peut représenter un défi de taille.

Ne pas parler catalan, n’est donc pas juste une question de langue. C’est un miroir. Un rappel constant qu’on vit ici, mais pas complètement avec. Qu’on profite d’une ville, d’une culture, d’un quotidien, tout en restant légèrement en surface.

Car apprendre le catalan demanderait autre chose qu’une inscription à des cours du soir : cela exigerait de renoncer à une certaine distance. D’accepter d’être maladroit. Lent. Ridicule parfois. D’arrêter de se cacher derrière l’argument du « tout le monde parle espagnol de toute façon ».

Alors pourquoi je n’y arrive toujours pas ? Parce que je sais très bien que le jour où je parlerai catalan, même mal, je ne pourrai plus faire semblant. Je ne serai plus juste de passage prolongé. Et c’est peut-être ça, le vrai blocage.

Parler catalan, ce serait accepter Barcelone autrement. Pas comme la ville de mon adulescence mais comme un lieu de vie, un point d’ancrage : plus rugueux, politique et plus intime aussi. En attendant, je continue à comprendre sans répondre, à hocher la tête avec conviction, et à promettre, encore et toujours, que cette année, c’est sûr, je m’y mets.

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Lou Antonoff

Lou Antonoff est rédactrice indépendante basée à Barcelone. Diplômée d’un Master en écriture créative à la Scuola Holden de Turin et d’une licence en Arts du spectacle à l’Université Paris Nanterre, elle explore l’actualité locale, la culture catalane et les traditions espagnoles avec une écriture exigeante et un regard affûté.
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Lou Antonoff

Lou Antonoff est rédactrice indépendante basée à Barcelone. Diplômée d’un Master en écriture créative à la Scuola Holden de Turin et d’une licence en Arts du spectacle à l’Université Paris Nanterre, elle explore l’actualité locale, la culture catalane et les traditions espagnoles avec une écriture exigeante et un regard affûté.
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