L’adaptation des villes aux chaleurs extrêmes est devenu une préoccupation majeure en matière d’aménagement urbain. Au-delà des transformations de fond, longues à mettre en œuvre, la création de réseaux de refuges climatiques permet d’offrir aux citadins qui en ont besoin des lieux où se rafraîchir et se reposer. L’Espagne est en pointe sur le sujet, et son approche fait des émules à l’international.
Par Ana Terra Amorim-Maia, BC3 – Basque Centre for Climate Change; Dominic Royé, Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC) et Marta Olazabal, BC3 – Basque Centre for Climate Change. Photos Ajuntament de Barcelona.
L’été 2025 a été le plus chaud jamais enregistré en Espagne et le deuxième en termes de mortalité attribuable à la chaleur : on estime à 15 711 le nombre de décès liés aux fortes températures (en France, l’été 2025 se classait troisième été le plus chaud depuis 1900, et 5 700 décès ont été attribués à la chaleur sur la période de surveillance, selon Santé publique France, NdT).
Face à cette réalité, une bibliothèque climatisée, un centre civique doté de fontaines à eau ou une école ouverte au public peuvent faire toute la différence. C’est précisément ce que sont, en substance, les « refuges climatiques » : des lieux où se mettre à l’abri des chaleurs extrêmes sans être dans l’obligation de consommer, de payer un droit d’entrée ou de justifier d’un quelconque besoin.
Les résultats de nos travaux, récemment publiés dans la revue Nature Climate Change, découlent précisément de ce constat : la chaleur n’est pas seulement une nuisance estivale, mais elle constitue un défi qui, pour être relevé, nécessite de mettre en place des réponses à la fois climatiques, sanitaires et de gouvernance. Or, l’Espagne a été l’un des premiers pays à concrétiser cette idée en la transformant en une politique d’urbanisme pérenne.
Barcelone, à la pointe de l’exemple
La ville de Barcelone fut pionnière dans ce domaine. Plutôt que d’envisager uniquement de grands centres de rafraîchissement pour les situations d’urgence, ses responsables ont entrepris de s’appuyer sur un maillage de lieux préexistants et de les adapter pour qu’ils deviennent des endroits de confort thermique : bibliothèques, centres civiques (les centres civiques sont des infrastructures culturelles barcelonaises, sortes de centres culturels polyvalents, NdT), écoles, marchés, complexes sportifs et parcs… Ce faisant, les refuges climatiques, initialement conçus comme une réponse improvisée, sont devenus des infrastructures publiques de soin.
Le résultat a été remarquable : le réseau barcelonais est passé de 70 refuges en 2020 à 397 en 2025 – et 451 si l’on inclut les microrefuges. Ces derniers sont des espaces qui peuvent ne couvrir que quelques mètres carrés, par exemple un petit jardin urbain dense qui tranche avec des alentours entièrement bitumés.
Sur cette période, la couverture en matière de refuges climatiques s’est considérablement améliorée : la part de la population disposant d’un refuge à moins de dix minutes à pied est passée de 61 % à 99 %, et celle disposant d’un refuge à moins de cinq minutes de marche est passée de 20 % à 74 %.
Cette réussite s’explique en grande partie par la combinaison entre la rapidité d’action des autorités et la mobilisation d’infrastructures déjà existantes. Derrière cette avancée se cache un enseignement essentiel : adapter une ville à la chaleur exige une volonté politique constante, et requiert de considérer le problème à la fois comme un enjeu sanitaire, de proximité et de soin.
Par ailleurs, ce modèle est en constante évolution, et ce qui ne fonctionne pas comme prévu devient source d’apprentissage et d’amélioration. Par exemple, face à certains problèmes de communication, à des horaires d’ouverture inadaptés ou à une répartition inégale des refuges entre quartiers, l’idée n’a pas été abandonnée : des changements ont été apportés, que ce soit en élargissant les plages horaires d’accès à certains équipements, en améliorant la signalétique, en renforçant l’information accessible en plusieurs langues) et en permettant à des espaces déjà gérés par des acteurs communautaires ou privés de devenir des microrefuges.
Cette capacité d’apprentissage constitue un autre élément clé de la réussite de ce modèle. Aujourd’hui, l’un des principaux défis de l’Espagne n’est pas seulement d’étendre les réseaux de refuges climatiques, mais aussi de mieux définir les lieux qui peuvent véritablement être considérés comme tels.
Face à de multiples défis, établir une référence
Pour être vraiment efficace, un refuge doit offrir des conditions minimales de confort et de dignité : il doit être facilement accessible, et le public doit non seulement y trouver une température adéquate, mais également pouvoir s’y procurer de l’eau potable, avoir la possibilité de s’asseoir et de se reposer, et y trouver des informations claires.
En 2025, le Réseau espagnol des villes pour le climat a publié un guide de recommandations destiné à aider les municipalités à concevoir leurs réseaux de refuges climatiques locaux, et la Communauté valencienne (l’une des dix-sept communautés autonomes d’Espagne, NdT) dispose désormais d’un décret spécifique pour créer son propre réseau d’espaces climatiques.
Plus qu’un modèle déjà arrivé à maturité, le cas espagnol illustre une tendance qui s’accentue de plus en plus, celle de la standardisation et de l’amélioration de la qualité de ces espaces.
Mais il convient de ne pas idéaliser la situation. L’Espagne fait aujourd’hui référence non pas parce qu’elle aurait résolu tous ses problèmes, mais parce qu’elle a progressé davantage que d’autres territoires, tout en mettant en lumière ses propres lacunes.
Le rapport de Greenpeace « Villes en surchauffe » a rappelé une réalité inconfortable : en juillet 2025, seules 16 des 52 capitales provinciales espagnoles disposaient d’un réseau de refuges climatiques publics.
En outre, des questions fondamentales restaient encore en suspens telles que les horaires d’ouverture, l’adéquation réelle de nombreux espaces, les obstacles à la mobilité, les inégalités territoriales et des problèmes de communication défaillante – autant de problèmes touchant en particulier les personnes vivant seules, contraintes par des horaires de travail rigides, ou ne recevant pas les informations dans des formats et des langues adaptés.
L’étude des données révèle par ailleurs que les espaces extérieurs, même ombragés et végétalisés, ne garantissent pas toujours un confort suffisant lors des épisodes de chaleur très intense. Qualifier de refuge climatique un lieu insuffisamment ombragé, ou un espace intérieur n’offrant ni eau potable, ni véritable possibilité de repos revient à vider le concept de son sens.
L’Espagne, un modèle pour le monde
Malgré tout, l’expérience espagnole inspire déjà d’autres villes. Les échanges internationaux s’intensifient au sein de réseaux comme le Cool Cities Network du réseau C40. En France, la ville de Paris transforme depuis plusieurs années ses cours d’école en oasis de bien-être urbain, tandis qu’au Royaume-Uni, la ville de Bristol évalue un programme pilote visant à consolider un réseau de refuges climatiques dans le cadre de son programme Keep Bristol Cool.

En Amérique latine, plusieurs villes ont également suivi de près l’expérience espagnole, même si cette circulation des savoirs n’a pas été documentée de manière systématique. En Argentine, par exemple, la ville de Rosario a créé son réseau municipal durant l’été 2023/2024. Constitué alors de 20 espaces, ce nombre a progressé jusqu’à 78 refuges climatiques en 2024/2025, et la ville en dénombre aujourd’hui 100, répartis sur l’ensemble de la municipalité.
Au Brésil, São Paulo avance dans la même direction. Dans le cadre de l’initiative SampaAdapta, des capteurs sont installés afin de croiser données de chaleur et de santé. Elles permettront de cartographier le territoire afin d’esquisser un futur réseau d’espaces de confort thermique, signe que la réflexion ne se limite plus à réagir face aux vagues de chaleur, mais vise aussi à planifier des villes plus vivables.
La nécessité de politiques publiques engagées
L’Espagne n’a pas juste mis en place des réponses à la chaleur : elle a aussi contribué à façonner la manière dont d’autres villes commencent à s’attaquer au problème. La principale leçon à retenir de la situation espagnole est simple : les refuges climatiques peuvent sauver des vies, mais seulement à condition qu’ils soient bien conçus.
Comparée à des transformations urbaines plus longues à mettre en œuvre, cette mesure est relativement rapide et accessible. Mais elle ne saurait se substituer à d’autres actions telles que la réhabilitation des logements, la réduction de la précarité énergétique, la mise en place de système d’ombrage dans les rues, la végétalisation des quartiers et la protection des personnes les plus exposées.
La chaleur est devenue un problème chronique. L’Espagne a démontré que, pour y faire face, il est important de placer le soin au cœur des politiques d’urbanisme. Pour que les refuges climatiques deviennent, sur le long terme, des infrastructures garantissant protection, soin et résilience urbaine, ils devront être inscrits à l’agenda politique de manière pérenne et volontariste, et se voir garantir des financements dans la durée. Des mécanismes de participation et de coconstruction devront être mis en place.
Au-delà de la résistance aux chaleurs extrêmes, la question des refuges climatiques nous invite aussi à accomplir quelque chose de plus ambitieux : imaginer quelles villes nous souhaitons construire pour faire face à une réalité climatique imprévisible dans ses manifestations et constante dans ses exigences.![]()

Ana Terra Amorim-Maia, Investigadora postdoctoral en adaptación y justicia climática, BC3 – Basque Centre for Climate Change; Dominic Royé, Investigador Ramon y Cajal, Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC) et Marta Olazabal, Ikerbasque Research Associate, BC3 – Basque Centre for Climate Change
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.




