Dans une ville envahie par le tourisme de masse, Catalans et Barcelonais de cœur ont leurs stratégies pour continuer à vivre leur ville. Rencontre avec ceux qui refusent de la laisser aux seuls visiteurs.
À la Barceloneta, en été, les terrasses débordent, les files d’attente s’allongent devant les restaurants et les menus passent allègrement les vingt euros. Pourtant, à quelques mètres de là, des habitués sirotent leur bière à deux euros cinquante, servis par une patronne qui les embrasse sur la joue. Comment font-ils ? La réponse tient en un mot : la fidélité. Fidélité à des adresses connues de longue date, à des patrons qui les reconnaissent, à une façon de vivre le bar et le restaurant qui n’a rien à voir avec le tourisme. Plongée dans le Barcelone des gens d’ici.
« C’est comme une extension de ma cuisine »
Sergio Gil n’est pas un restaurateur ordinaire, gastro-anthropologue, il tient deux adresses à Barcelone : La Llibertaria, dans le Raval, et La Peninsular, à la Barceloneta. Dans ses établissements, pas de sangria pour touristes, pas de menu plastifié en cinq langues. « Je ne vais pas faire ça, dit-il, non pas parce que j’aurais une morale supérieure, mais parce que ça ne m’intéresse pas. »
Ce qui l’intéresse, c’est l’observation des comportements humains depuis l’espace du bar, une vocation qu’il cultive depuis presque trente ans. « Ici, le bar fonctionne comme un espace collectif, comme une place de village, comme une extension de la rue », explique-t-il. Et surtout, comme une extension du foyer. Les habitués du quartier viennent chez lui comme ils entreraient dans leur cuisine. Ce n’est pas un hasard : c’est le résultat d’un choix délibéré de toujours privilégier le client local. « Ma priorité a toujours été le client du quartier, et l’échange que ça génère, parce que c’est aussi ce qui est le plus bénéfique économiquement. »
Le prix juste, le bar de toujours
Camilo, retraité, est né à la Barceloneta. Il connaît le quartier comme sa poche, ses ruelles, ses brasseries, ses comptoirs usés par des générations de coudes posés dessus. Il a aussi tenu des commerces, vécu du tourisme, et il ne crache pas dessus « C’est grâce à eux que j’ai pu partir à la retraite », dit-il avec franchise. Mais quand il sort prendre un verre, il sait exactement où aller.
« On est habitués à aller dans les mêmes bars, à prendre notre petit verre de bière, nos anchois, notre apéritif, aussi bien à midi que l’après-midi. Avant d’aller dîner, on entre toujours dans notre bar habituel. » Pour lui, la question du prix n’est pas anodine : « Si c’est à 3,50€, je ne peux pas me le permettre trois fois. À deux euros cinquante, ça change tout, c’est presque cinquante pour cent de moins. » Les locaux ont leur économie propre, leurs règles implicites, leurs endroits où le patron sait ce qu’ils boivent avant même qu’ils ouvrent la bouche.
Son ami Antonio, lui, habite du côté de la Sagrada Família. Il traverse une bonne partie de la ville pour venir boire sa bière à la Barceloneta. D’abord, c’était pour le Club de Natation. Maintenant, c’est pour les amis, pour l’ambiance, pour cette « bodega attachante et familiale » où l’on est bien traité « même avec des étrangers autour ». Il résume la chose simplement : « Ici, je me sens à l’aise. »

Le secret d’un bar qui dure : traiter les locaux en premiers
Ce que Camilo et Antonio décrivent sans le théoriser, Sergio Gil l’a, lui, clairement formulé comme une philosophie d’entreprise. « Les touristes viennent une semaine. Toi, tu viens toute l’année, tous les jours. À la longue, tu laisses plus d’argent qu’eux. » Fidéliser les habitants du quartier, c’est donc non seulement un choix éthique, mais un modèle économique viable et même solide.
Le geste en dit long. Un midi, alors qu’une table de comptoir se libère, Marta, la cogérante de La Peninsular, la réserve non pas pour le groupe de touristes qui attend, mais pour les habitués qui arrivent.
Un choix apparemment anti-commercial, qui est en réalité la colonne vertébrale de l’endroit. « Dans chaque occasion et chaque moment, ce qu’on cherche, c’est le bien-être du client qui est là », explique Sergio.
Un client qui revient le lendemain. Et le surlendemain. Et qui, un jour, finit par vous embrasser sur la joue en entrant, comme s’il rentrait chez lui.




