Pourquoi les salaires restent si bas en Espagne malgré la croissance 

Homme portant un sac à dos pousse un chariot jaune chargé de cartons, dans une rue piétonne avec parasol rouge, piétons et motos en arrière-plan.
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L’économie espagnole avance à un rythme que ses voisins lui envient. Les rémunérations, elles, restent loin des niveaux français et européen. Petites entreprises, productivité poussive, qualifications mal utilisées : derrière le décalage, tout un modèle économique. Et, à Barcelone, une facture de logement qui n’arrange rien.

La croissance va bien, merci pour elle. En 2025, le PIB espagnol a progressé de 2,8 % et le pays comptait, au quatrième trimestre, 605.400 personnes en emploi de plus qu’un an auparavant. De quoi regarder sa fiche de paie et se demander où est passée sa part du succès. Quelque part entre les bons chiffres de l’économie et le virement de fin de mois, l’enthousiasme s’est perdu.

L’écart salarial est bien réel. En 2024, le salaire annuel moyen brut, ajusté pour correspondre à un temps plein, atteignait 33.700 euros en Espagne, contre 43.790 euros en France (soit 23 % de moins) et 39.808 euros dans l’Union européenne (-15 %). Mais attention au diagnostic : les salaires espagnols augmentent. Sur cette même mesure, ils ont même progressé plus vite que les salaires français en 2024 : +4,6 %, contre +2,4 %, et +5,2 % dans l’UE. Le problème tient donc aussi au niveau dont ils partent.

En face, les prix ont pris de l’avance sur les habitudes de consommation. Entre décembre 2019 et décembre 2025, l’indice des prix à la consommation espagnol a augmenté de 22,3 %, selon le calculateur de l’INE. Le panier qui coûtait 100 euros en coûte ainsi, en moyenne, un peu plus de 122. Cela ne signifie pas que chaque salarié a perdu du pouvoir d’achat : tout dépend de l’évolution de son revenu et de ses dépenses. Mais une augmentation sur la fiche de paie n’offre pas nécessairement autant d’air qu’on l’espérait.

Un gâteau plus gros, des parts toujours modestes

Pour comprendre pourquoi la croissance ne transforme pas plus vite les rémunérations, María Jesús Fernández Sánchez, économiste chez Funcas, invite à regarder la façon dont elle est fabriquée. L’Espagne produit davantage en faisant travailler davantage de personnes. C’est ce qu’elle appelle une croissance extensive. La richesse totale augmente, mais elle doit aussi être répartie entre une population plus nombreuse.

« Si la taille du gâteau augmente, mais que le nombre de personnes à table augmente aussi, au final, la petite part que chacun reçoit reste la même », résume-t-elle. Une image culinaire pour expliquer pourquoi la progression du PIB ne se retrouve pas intégralement dans le PIB par habitant. « La productivité a un peu augmenté, mais peu. »

La voilà, la grande affaire des salaires espagnols : la productivité. Autrement dit, la richesse produite par personne ou par heure travaillée. Elle dépend notamment des équipements, des technologies, de l’organisation et des compétences disponibles. Un salarié peut travailler dur dans une entreprise qui crée peu de valeur par heure. Lui demander de s’agiter davantage ne remplace pas une machine performante, une bonne formation ou une organisation efficace.

La spécialisation du pays compte. Le tourisme et les activités qui l’accompagnent pèsent lourd, avec des rémunérations souvent modestes. Dans l’hébergement et la restauration, le salaire annuel brut moyen s’élevait à 17.653 euros en 2024, contre 29.540 euros pour l’ensemble des salariés couverts par l’enquête de l’INE. Ces chiffres incluent le temps partiel : ils reflètent aussi les différences de durée du travail.

Mais le tourisme ne porte pas toute l’explication sur ses épaules. « Ce n’est pas uniquement un effet de composition », souligne María Jesús Fernández Sánchez. Selon elle, le retard de productivité se retrouve aussi lorsqu’on compare les activités branche par branche avec celles des autres économies.

Petites entreprises, gros obstacles

Il faut alors regarder la taille des entreprises. Au 1er janvier 2025, 81,6 % des entreprises recensées par l’INE avaient au maximum deux salariés, en incluant celles qui n’en employaient aucun. Un tissu économique fait de très petites structures, dont les moyens pour investir, se développer ou se doter de fonctions spécialisées sont souvent limités.

recrutement à Barcelone

Pour Raúl Ramos, professeur d’économie à l’université de Barcelone, la taille joue un rôle important, mais elle se combine avec la nature des activités. « Il s’agit probablement de l’un des facteurs les plus fréquemment cités. Plus de 75 % des entreprises comptent moins de cinq salariés, alors que cette proportion est nettement inférieure dans la plupart des pays européens. Or selon BBVA Research, la taille des entreprises expliquerait 75 % de l’écart de productivité entre l’Espagne et l’Allemagne. Ce n’est toutefois pas seulement la taille des entreprises, mais aussi son interaction avec la spécialisation dans des secteurs à faible valeur ajoutée qui explique cet écart », nuance-t-il.

Grandir n’est d’ailleurs pas toujours simple. María Jesús Fernández Sánchez pointe les réglementations propres aux communautés autonomes, qui compliquent l’expansion d’une région à l’autre. « Nous avons un marché intérieur très fragmenté. » Ces obstacles réduisent, selon elle, la concurrence et la pression qui pousse les entreprises à gagner en efficacité. Raúl Ramos souligne également le poids des démarches administratives. Avant de conquérir un nouveau marché, il faut parfois déjà conquérir le bon formulaire.

La question des compétences ajoute une autre difficulté. L’économiste de Funcas relève des insuffisances dans certaines formations scientifiques et techniques, mais aussi dans la formation professionnelle. Une activité technologique a besoin de plusieurs métiers qui se complètent. « Il n’y a pas que les ingénieurs », rappelle-t-elle.

Cela signifie-t-il que l’Espagne manque avant tout de travailleurs qualifiés ? Raúl Ramos insiste sur l’autre côté du problème : les emplois capables d’utiliser leurs qualifications. « Le marché du travail espagnol n’a pas la capacité d’absorber le volume de diplômés que produit le système éducatif. » Des pénuries de profils précis peuvent ainsi coexister avec des diplômés qui peinent à trouver un poste à leur niveau. Former davantage ne suffit pas si les débouchés ne suivent pas.

Plus d’embauches, pas forcément plus de poids pour négocier les salaires

Reste une question : avec toutes ces embauches, les employeurs ne devraient-ils pas finir par mettre davantage la main à la poche ? En théorie, une main-d’oeuvre plus rare renforce la capacité des salariés à négocier. Mais le nombre de personnes disponibles pour travailler a lui aussi augmenté. « L’offre de travail a considérablement augmenté grâce à l’immigration », explique Raúl Ramos. Selon lui, cela a limité les tensions de recrutement dans les secteurs ayant créé le plus d’emplois.

Les fortes revalorisations du salaire minimum espagnol, le SMI, ont bien relevé le bas de l’échelle. Mais elles ne font pas monter tous les barreaux en même temps. Raúl Ramos décrit un effet d’entraînement qui n’est « ni automatique ni généralisé », concentré sur les rémunérations les plus proches du minimum. Pour ceux qui gagnent un peu plus, l’augmentation du plancher ne s’accompagne donc pas forcément d’une hausse équivalente.

Deux jeunes hommes travaillent dans un bureau lumineux avec des ordinateurs, des plantes et des accessoires de bureau modernes, créant un environnement de travail productif et inspirant.

La productivité ne clôt pas non plus le débat sur le partage de la richesse. Raúl Ramos cite la part des salaires dans la valeur ajoutée et l’évolution des marges des entreprises parmi les facteurs à examiner. Produire davantage de valeur ouvre des possibilités de hausse des rémunérations ; la manière dont cette valeur est répartie reste une question à part entière.

Et le logement qui réclame sa part

Et puis il y a le logement. Celui qui revient à la fin de toute conversation sur le budget, et souvent au début aussi. À Barcelone comme dans d’autres grandes villes, une fiche de paie ne dit pas grand-chose du confort de vie tant qu’on n’a pas regardé ce qu’il reste après avoir payé pour se loger.

Interrogé sur le poids respectif des salaires, de la fiscalité et du logement dans le sentiment d’appauvrissement, Raúl Ramos tranche : « A mon avis, parmi les trois, le facteur très largement dominant – et celui qui explique le mieux le sentiment d’appauvrissement, surtout dans les grandes villes – est l’évolution du prix du logement. » Il insiste sur la situation des jeunes générations, pour lesquelles cette dépense pèse particulièrement lourd. Le plus frustrant, au fond, serait peut-être bien de décrocher enfin cette augmentation, de la voir arriver sur son compte… et de comprendre qu’elle permettra surtout de continuer à vivre exactement comme avant.

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Image de Sonia Romero

Sonia Romero

Sonia Romero est journaliste indépendante, diplômée de l’Université libre de Bruxelles et titulaire d’un bachelier en Information et Communication de l’Université de Liège, spécialisée dans les thématiques économie et société. Elle collabore également avec L’Echo et Motors Inside.
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Sonia Romero est journaliste indépendante, diplômée de l’Université libre de Bruxelles et titulaire d’un bachelier en Information et Communication de l’Université de Liège, spécialisée dans les thématiques économie et société. Elle collabore également avec L’Echo et Motors Inside.
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