[REPORTAGE] Le ras-le-bol des Barcelonais face au narcotourisme

par Leslie Singla
barcelone drogue dealer

Avec 15,8 millions de visiteurs l’an dernier, Barcelone est la ville touristique par excellence. Parmi les voyageurs se trouvent des amateurs de culture, plage ou Barça, mais aussi de fête ou de drogue. Les habitants dénoncent le narcotourisme qui persiste et s’intensifiera pour la saison estivale.

“La plupart des touristes trouvent des vendeurs sur la Rambla et ces derniers les emmènent dans des narco-appartements dans le Raval” explique Fabiola Morera. Cette Catalane gère un magasin de jouets familial dans le quartier, rue de la Riera Alta. Comme beaucoup de Barcelonais, elle a vu le narcotourisme se développer sous ses yeux au cours de ces dernières années. “On les voit ces touristes, ils ont en général une vingtaine d’années. Certains arrivent déjà avec des adresses, on suppose que leurs amis venus en vacances auparavant transmettent les points de vente” explique-t-elle.

Pour Fabiola, le narcotourisme engendre d’autres problèmes “cela crée un climat d’insécurité et de peur. On a besoin de mesures plus rapides, car les procédures pour fermer des appartements qui servent de points de vente sont très lentes. On a dépassé les limites de l’acceptable. À Barceloneta, ils ont le problème des touristes de botellón, nous c’est celui de la drogue. Les voisins de carrer d’En Roig ont vécu le pire” confie-t-elle. En 2017, lorsque le phénomène des narco-appartements commence à faire parler de lui dans le Raval, les habitants de rue d’En Roig furent les premiers à tirer la sonnette d’alarme. À l’aide de manifestations et caceroladas, ils dénonçaient leur quotidien face aux toxicomanes, nombreux à s’approvisionner dans leur rue.

Un matin de ce mois de mai, la carrer d’en Roig est quasi déserte, seuls deux bars et deux boutiques sont ouvertes. Un premier commerçant refuse de répondre à nos questions, “j’ai peur d’avoir des problèmes confie-t-il. Bien sûr que le narcotourisme persiste, c’est pour ça que je ne préfère pas parler”. À quelques mètres de là, un autre réagit de la même façon: “il y a deux ans j’ai beaucoup manifesté, aujourd’hui je suis lassé. Le narcotourisme est moins important qu’avant mais il existe encore.” Le Catalan raconte que beaucoup de voisins ont déménagé et s’il n’a pas mis la clé sous la porte, c’est parce qu’il est propriétaire. “Il y a quelques semaines, j’ai reçu une amende de 5.000 euros pour avoir mis deux caisses devant ma façade. Je me demande pourquoi on s’en prend à moi et pas aux réseaux qui continuent leur trafic. C’est comme si la municipalité préférait concentrer tout ça dans le Raval, vous vous rendez compte de ce qui se passe à seulement quelques mètres de la Rambla” s’indigne-t-il.

ravalNarco-appartements, un phénomène éradiqué ?

Pour vendre leur marchandise, les trafiquants squattent ou louent des logements. En octobre dernier, la police catalane était intervenue dans une quarantaine de narco-appartements, situés principalement dans le Raval, pour démanteler un réseau. Selon un rapport des Mossos d’Esquadra datant du 28 février dernier, 170 narco-appartements ont été fermés depuis le milieu d’année 2017 à Barcelone, dont 104 dans le Raval. 225 personnes ont été arrêtées, dont 112 dans le Raval. Depuis, 26 sont en prison. La police catalane affirme que “le phénomène a été éradiqué, seuls trois appartements sont actifs et sous surveillance”. Or pour les habitants, les points de vente s’avèrent plus nombreux.

“Si la police en ferme un, il ira sûrement s’ouvrir ailleurs. On déplace le problème dans d’autres quartiers certainement, ce qui prend plus de temps à identifier” explique Miguel Nueva, membre de l’association de voisins Illa RPR (Robador-Picalquers-Roig). Toutefois, il considère que le manque d’agents de police empêche de stopper définitivement le narco-tourisme: “ceux qui partent en retraite ne sont pas remplacés, cent nouvelles places de Guardia Urbana s’ouvrent en juin, mais est-ce que ça sera suffisant? La situation actuelle de la ville est le résultat de neuf ans sans gouvernement réel, au niveau de la municipalité et de la Generalitat”.

ravalIl ajoute que “les touristes en quête de drogue savent parfaitement comment et où en trouver. Il existe des sites web et applications qui référencent les points de vente, notamment en anglais. Les trafiquants parlent plusieurs langues pour répondre à la demande.” Si Les Mossos d’Esquadra et la Guardia Urbana n’ont pas de rapport officiel sur les consommateurs, le Barcelonais constate “qu’actuellement ce sont beaucoup des Italiens, Allemands et Anglais qui consomment”.

“Coffee shop, guys?”

À Barcelone, il existe les clubs de cannabis. Ils s’avèrent tout à fait légaux grâce à une licence municipale. En étant membre de l’association, il est possible d’acheter et de consommer du cannabis dans ses locaux. Parmi les millions de visiteurs de la capitale catalane, les clubs de cannabis voient de potentiels clients. Nombreux ont leur site officiel en anglais pour toucher un maximum de personnes. Il existe également des sites Internet qui publient des cartes de différents clubs, toujours en anglais. Certaines associations exercent leur activité sans licence ou d’autres ne respectent pas les normes exigées. Ainsi, au cours de ces quatre dernières années, 75 furent fermées selon les chiffres de la Guardia Urbana.

Pour les touristes sans adresse, il suffit de se rendre sur la Rambla ou dans le quartier Gòtic. Des rabatteurs proposent aux passants “cannabis club, coffee shop?”. Si les associations sont autorisées, les rabatteurs eux ne le sont pas, “ils commettent un délit contre la santé publique”. En avril dernier, la police municipale en a arrêté 46 grâce à trois opérations mises en place. “Derrière ces rabatteurs de clubs de cannabis, se cachent des vendeurs de cocaïne, héroïne, c’est ça qui est terrible” se désole Miguel Nueva.

“On est de retour à la Barcelone que j’ai connu dans les années 80 et 90, je revois les gens qui meurent dans les rues à cause de la drogue” affirme-t-il. Cet habitant du Raval a vécu le pire il y a un an: “j’ai vu des personnes d’un narco-appartement descendre à bout de bras un consommateur, j’ai appelé une ambulance et quand les secours sont arrivées, il était déjà trop tard”. Il se dit pessimiste pour l’avenir: “avec les élections municipales du 26 mai, on sera sans gouvernement pendant un moment, on va passer un mauvais été.”.

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